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11 mai 2011 3 11 /05 /mai /2011 10:15

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Santiago Alba Rico

Traduit par Isabelle Rousselot

Edité par Michèle Mialane

On a parfois besoin d’un « accident » ou, du moins, d’un incident pour retrouver ce qu’on a perdu. Un samedi de la mi-février, lors de mon dernier séjour à Cuba, mon ami Enrique Ubieta m’avait invité à me rendre avec lui à Valle de San Andrés, à Pinar del Río, pour passer quelques jours dans les falaises calcaires et les champs de tabac. Environ soixante kilomètres après La Havane, par un après-midi froid, venteux et pluvieux, la voiture est tombée en rade et nous avons dû nous arrêter sur l’autoroute et ouvrir le capot pour voir ce qui se passait. C’était un véritable saut dans le vide, mais après vingt-trois arrêts forcés successifs, nous avons découvert deux phénomènes d’un grand intérêt anthropologique.


Le premier phénomène, bien que charmant, est clairement négatif et tient à la fascination primitive, voire animiste, qu’un moteur exerce sur les petits garçons et sur les intellectuels. Face aux mâchoires ouvertes de la bête, les mains derrière le dos, nous avons scruté ses entrailles avec une solennelle gravité et, incapables de rien faire d’autre, nous avons médité. Ainsi, nous avons compris combien il est facile pour un philosophe de devenir théologien : en parlant de la Bielle, le Delco ou le Joint de Culasse sans lever le petit doigt, avec la même conviction indémontrable dont font preuve les scolastiques lorsqu’ils dissertent sur la Substance Première ou la Cause Efficiente. Face à un moteur fumant, comme face à un monde difficile à interpréter, la logique de l’aliénation religieuse nous fut douloureusement révélée : si on ne comprend rien à la mécanique, la seule chose à faire est de s’en remettre à Dieu ou à la magie.
 
Mais l’autre découverte, tout aussi charmante, fut, elle, positive. Il nous a fallu huit heures pour faire un voyage qui normalement en dure à peine deux ; notre voyage en voiture devint une expédition en carriole ou même en voiture à bras. Au bout de quelques kilomètres, le moteur chauffait et il fallait nous arrêter sur le bord de la route et attendre qu’il refroidisse avant d’avancer un peu plus, lentement, comme des cyclistes. Cela peut sembler fâcheux, voire contrariant, mais ces  temps morts imposés par  la voiture (souvent inséparables de ces processus technologiques qui prennent de plus en plus de placedans nos vies) se sont rapidement transformés en temps narratif, non seulement parce qu’ils étaient riches en rebondissements et ruptures mais parce que des connexions et des complicités qui d’ordinaire mettent des années à se créer se sont condensées en une demi-journée.
 
Il nous a fallu huit heures pour faire un voyage de deux heures, mais en fait, nous avons gagné du temps sur de nombreux rendez-vous, rencontres et réunions, étalés sur une durée de plusieurs mois, qui n’auraient jamais eu la même intensité émotionnelle et intellectuelle. Nous nous sommes aussi épargné de nombreuses lectures et beaucoup de rhétorique : au-delà du Delco mystique du Christ et de la Bielle Conçue sans péché, nous avons longuement discuté des directives économiques et des transformations socialistes à Cuba et appris beaucoup plus que dans n’importe quels rapports ou conférences. Une fois arrivés à La Palma, dans la maison de Carlos Rodríguez Almaguer – un très grand spécialiste de José Marti –, ce temps narratif s’est étendu au temps ancien des plantations et des bœufs où l’on disait, comme ce vieux guajiro qui avait connu le héros national lorsqu’il était enfant : « N’est-ce pas merveilleux que les intempéries ne viennent jamais à bout du ciel bleu ? »
 
Le dernier jour de mon séjour à La Havane, lors d’un atelier sur la communication digitale, Ana Esther Ceceña, chercheuse mexicaine en sciences sociales, a revendiqué elle aussi à sa façon ce genre d’ « accident » ou du moins d’ « incident ». Séjournant à Cuba pour plusieurs mois, elle s’est tout d’abord désespérée de la lenteur de la connections à Internet sur l’île, mais plus tard elle a découvert que ce problème technologique réintroduisait dans son existence de vastes espaces de vie : en téléchargeant ou en envoyant un dossier sur son ordinateur, elle se réappropriait le temps perdu, son corps, la cuisine, la contemplation (la vie et la raison, je le crains bien, deviennent des parenthèses, comme des sortes d’interruptions dans le flux effréné de l’information). En-dehors de cela Cuba, à une plus grande échelle, a toujours appris – et enseigné – des choses très importantes « par accident ». Ce « grand accident » également appelé « Période Spéciale » a placé Cuba face à certaines contradictions qui doivent aujourd’hui être corrigées mais également réévaluées, par exemple le modèle agricole. Dépendant jusqu’alors des machines et des fertilisants chimiques, Cuba a proposé une alternative qui, bien qu’insuffisante pour d’autres raisons, est considérée par l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO) comme la seule solution durable, à un niveau international, dans le contexte de la crise pétrolière.
 
Un ami tunisien, très actif dans le récent soulèvement populaire, a fait une déclaration provocatrice : ce qui s’est passé en Tunisie « était un accident, pas une révolution ». Un jeune vendeur de rue s’est immolé par le feu dans une ville à l’intérieur du pays, et les flammes se sont propagées de village en village et de ville en ville, jusqu’au palais de Ben Ali dans la capitale. L’explosion qui s’est produite au sein d’un peuple pauvre et désespéré, s’est déployée dans le temps mystique et vertical de Facebook, mais a trouvé instantanément son temps narratif dans un espace horizontal – la casbah de Tunis – dont les murs se sont couverts d’histoires et dont l’enceinte a été rapidement peuplée de profondes solidarités, de discussions conciencieuses et d’émotions partagées. Face à l’Ancien Régime poussé hors de ses rails, comme Enrique et moi devant notre voiture en panne, se sont créés, au cours des vingt jours qu’ont duré au total les deux occupations successives de la place où se trouvait le quartier général du Premier ministre, une école, une agora, un Parlement, un parquet de danse, une salle de restauration commune. Si la vie pouvait être réduite à de l’information pure, Internet suffirait, mais la vie est avant tout un sursaut collectif et pour la retrouver il faut souvent un « accident », un « incident » ou une révolution. Le Net nous informe ; mais pour apprendre (et danser et nous caresser) il nous faut un espace réel. L’accident révolutionnaire tunisien a déjà prouvé qu’il était une puissante source d’éducation populaire.
 
En fait, pendant ce dernier mois, à Cuba et en Tunisie, j’ai appris au moins quatre choses :
 
• Que tout ce qui fonctionne tout seul – machines ou systèmes – doit être arrêté de temps en temps par accident, ou de préférence, par une volonté commune.
 
• Que tout ce dont les intempéries ne viennent pas à bout reste tout de même exposé aux intempéries.
 
• Que le retour à la campagne est un retour à la civilisation.
 
• Et que les philosophes, s’ils veulent vraiment être au gouvernement, comme l’a suggéré Platon, doivent apprendre la mécanique.



 



Merci à La Isla Desconocida
Source: http://la-isla-desconocida.blogspot.com/2011/04/las-ventajas-de-tener-una-averia.html
Date de parution de l'article original: 12/04/2011
URL de cette page: http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=4716

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Published by cuba si lorraine - dans Cuba
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