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blog des amis de Cuba en Lorraine

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Mes rencontres avec Che Guevara 2007 Ria Novosti

El Che en compagnie de son fils


Témoignage de l'ex-agent soviétique Nikolaï Leonov.


Che Guevara (Ernesto Rafael Guevara de la Serna, dit le Che) est mort il y a quarante ans, le 9 octobre 1967. Nikolaï Leonov, éminent agent soviétique des services secrets, historien et journaliste qui a fait la connaissance de Che Guevara il y a plus d'un demi-siècle, évoque ses rencontres avec cet homme légendaire.

Cela s'est passé en juin 1956 à Mexico où les révolutionnaires cubains s'apprêtaient, sous la direction de Fidel Castro, à partir pour Cuba sur le yacht Granma. Je suis passé chez mon ami Raul Castro avec qui j'avais traversé l'Atlantique en mai-juin 1953 à bord du paquebot italien Andrea Gritti. J'étais alors interprète stagiaire à l'ambassade soviétique. Ce jour-la, Raul était malade. Un homme assis près de son lit racontait des anecdotes pour le faire rire. C'était Che Guevara. Raul a dit en plaisantant que le Che était venu non pas pour essayer de guérir son camarade malade, mais parce qu'il avait appris qu'un colis de cigares était arrivé de Cuba et qu'il espérait bien en tirer sa part de bonheur. Raul a sorti un paquet de cigares qui se trouvait sous son lit et en a remis une douzaine à Che Guevara, dont les yeux pétillaient de joie.

A cette époque-là, les régimes de dictature militaire qui régnaient sur l'Amérique Latine défendaient les intérêts des monopoles américains et de leurs clans oligarchiques. Le Mexique restait l'unique parcelle de démocratie sur le continent où se précipitaient les émigrés de beaucoup de pays au fur et à mesure des échecs des tentatives visant à se débarrasser de telle ou telle marionnette américaine.

Che Guevara m'a demandé de lui procurer les meilleures oeuvres de la littérature soviétique: "Et l'acier fut trempé" de Nikolaï Ostrovski, "Tchapaïev" de Dmitri Fourmanov et le "Récit d'un homme véritable" de Boris Polevoï. Tout en promettant de satisfaire sa demande, je lui ai donné ma carte de visite pour qu'il puisse me trouver à l'ambassade. A peu près une semaine plus tard, un employé de service de l'ambassade m'a invité à passer dans la salle de réception des visiteurs où Che Guevara m'attendait. Je lui ai remis les livres. Le Che avait l'air préoccupé. Il m'a laissé entendre que des épreuves dangereuses les attendaient lui et ses camarades. Ensuite, nous ne nous sommes pas vus pendant trois ans et demi.

Une semaine après cette rencontre, la presse mexicaine a publié des informations faisant savoir que la police locale avait lancé, sous la pression du dictateur cubain Fulgencio Batista, des perquisitions et des arrestations parmi les émigrés cubains. L'un des journaux a mentionné qu'une carte de visite d'un employé de l'ambassade d'URSS avait été découverte à l'appartement de Che Guevara. Les Cubains ont été accusés de contacts avec Moscou, j'ai été convoqué par l'ambassadeur qui m'a accusé d'avoir entretenu des contacts "non autorisés" avec des représentants douteux des milieux d'émigrés. J'ai dû alors retourner dans ma patrie car j'avais violé les instructions reçues en n'informant personne de mes contacts avec des émigrés.

Nous sommes partis presque simultanément: en novembre 1956, les expéditionnaires du Granma avec à leur tête Fidel Castro se sont dirigés vers le littoral de Cuba et moi, vers Moscou, avec de mauvaises recommandations et l'interdiction de travailler au ministère des Affaires étrangères.

Notre rencontre suivante a eu lieu à Cuba où je suis arrivé en février 1960 en tant que traducteur d'Anastas Mikoïan, premier vice-président du Conseil des ministres de l'URSS. Les cadeaux ont été choisis suivant mes conseils, notamment pour Che Guevara: des pistolets Stetchkine et Margoline avec munitions. Nous nous sommes rencontrés dans une modeste maisonnette des officiers de la cité militaire "Columbia" où il vivait. Le Che a examiné les pistolets avec la curiosité d'un enfant et m'a pressé de questions sur l'URSS, ma vie privée, et l'attitude de Moscou envers la révolution cubaine.

Ma troisième, et dernière, rencontre avec Che Guevara a eu lieu à l'automne 1960, lorsqu'il m'a demandé d'être son interprète au cours de sa première visite à Moscou: Fidel Castro l'avait chargé de trouver des débouchés pour écouler 2 millions de tonnes de sucre à cause du blocus imposé par les Etats-Unis. Il a réussi à signer des accords sur la vente de 1.200.000 tonnes de sucre à l'URSS et à vendre les 800.000 tonnes restantes sur les marchés d'autres pays socialistes et de la Chine.

Cette fois, nous avons eu davantage la possibilité de parler à coeur ouvert. Le Che m'a même demandé d'organiser un dîner familial. La plupart des Soviétiques vivaient dans des appartements communautaires où il était impossible de recevoir. Nous avons trouvé à grand-peine un studio convenable dans le gratte-ciel du quai Kotelnitcheskaïa où vivait Alexandre Alexeïev, futur ambassadeur à Cuba qui connaissait bien Che Guevara. Nous avons décidé d'épater notre hôte avec de célèbres produits russes: caviar, saumon, esturgeon, etc. Mais, voyant tous ces mets délicieux sur la table, Che Guevara nous dit qu'il ne mangeait pas de poisson car cela lui provoquait des crises d'asthme. Comme il était tard dans la soirée, tous les magasins étaient déjà fermés, mais notre panique a disparu lorsque le Che a ouvert le réfrigérateur avec l'autorisation de la maîtresse de maison et y a découvert un morceau de saucisson à l'ail bon marché qu'il s'est mis à dévorer avec plaisir en disant: "Je n'ai rien mangé d'aussi délicieux au cours de mon séjour en URSS!".

A ce propos, les crises d'asthme dont il souffrait se sont atténuées à Moscou. L'air froid et plus sec que sous les tropiques était salutaire pour lui. Cela le rendait de bonne humeur.

Nous avons parlé du rôle de la personnalité et de la révolution. Il a déclaré qu'il n'était pas certain que la révolution cubaine supporte le blocus et les actes de subversion mais que même en cas d'évolutions tragiques, nous ne le verrions pas sur les listes de réfugiés politiques ayant trouvé asile dans les ambassades étrangères.

J'ai découvert de nombreux traits de caractère inconnus de Che Guevara. Il ne se pâmait pas devant les dirigeants soviétiques. La dignité, la noblesse et la modestie lui étaient propres comme une harmonie naturelle.

Le 7 novembre 1960, le Che a été invité à une parade sur la place Rouge. Puisqu'il était hôte du ministère du Commerce extérieur, il se tenait dans les tribunes de granit près du Mausolée. J'étais à côté de lui. Tout à coup, un employé de l'appareil du Comité central du PCUS (Parti communiste de l'URSS) nous a fait savoir, en haletant, que Nikita Khrouchtchev invitait Che Guevara à monter sur la tribune du Mausolée. Le Che a refusé, en estimant que celle-ci était destinée aux chefs de gouvernement ou aux leaders des partis frères. L'envoyé est parti, mais est revenu en transmettant cette fois l'ordre de monter à la tribune du Mausolée. Che Guevara a obéi, mais il n'était pas d'accord.

Peu après, je me suis rendu au Mexique où j'ai suivi l'activité de Che Guevara dans la presse et en écoutant les récits de nos amis communs. C'est là que j'ai appris la nouvelle de sa mort en Bolivie. Cette nouvelle tragique a bouleversé un grand nombre de personnes. Je l'étais également. Il était impossible de concevoir que l'humanité ait perdu l'un de ses fils, peut-être le plus intègre, noble et pur.

Propos recueillis par Iouri Ploutenko.

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