blog des amis de Cuba en Lorraine
Quand on se penche sur les affaires internationales, il est important de garder à l’esprit plusieurs principes considérablement répandus et utilisés. Le premier est la maxime de Thucydide : les forts agissent tel qu’ils le veulent, et les faibles souffrent tel qu’ils le doivent. Elle a un corollaire majeur : les États puissants s’appuient sur des spécialistes de l’apologie dont la tâche est de démontrer que les actions des forts sont nobles et justes et que si les faibles souffrent, c’est de leur faute. Dans l’occident contemporain, ces spécialistes sont appelés « intellectuels » et, à quelques exceptions près, ils remplissent leurs fonctions avec habilité et bonne conscience, quelle que soit l’incongruité de leurs déclarations. Cette pratique remonte aux origines de l’histoire écrite.
Un second thème directeur fut exprimé par Adam Smith. Il parlait de l’Angleterre, la plus grande puissance de son époque, mais son observation peut se généraliser. Smith observait que les « architectes principaux » de la politique anglaise étaient les marchands et les fabricants, lesquels s’assuraient que leurs intérêts personnels soient bien servis par la politique, quelles qu’en soient les conséquences néfastes sur les autres (y compris sur le peuple anglais). Les plus durement touchés étant ceux qui souffraient de la « sauvage injustice des Européens », hors de l’Europe. Smith fut l’une des rares figures de son temps à s’éloigner de la pratique consistant à décrire l’Angleterre comme un pouvoir angélique unique dans l’histoire mondiale et se consacrant avec altruisme au bien-être des barbares. On a une illustration frappante de cette pratique intellectuelle dans la personne de John Stuart Mill, l’un des intellectuels occidentaux les plus intelligents et respectés. Dans un essai classique, il expliqua ainsi que l’Angleterre devait compléter la conquête de l’Inde à de pures fins humanitaires. Il l’écrivit alors que l’Angleterre y commettait ses pires atrocités. La véritable motivation de la poursuite de cette conquête était de lui permettre d’obtenir le monopole de l’opium et d’établir l’entreprise narcotique la plus extraordinaire de toute l’histoire mondiale, ceci afin de forcer la Chine, via des navires armés et du poison, à accepter les usines britanniques qu’elle ne voulait pas.
La description de Mill est la norme culturelle. La maxime de Smith est celle de l’histoire.
Aujourd’hui, les principaux architectes politiques ne sont pas des « marchands et fabricants », mais plutôt des institutions financières et des sociétés multinationales. Il existe une version mise à jour de la maxime de Smith : la « théorie d’investissement des politiques », élaborée par l’économiste politique Thomas Ferguson, qui considère que les élections sont des occasions pour des groupes d’investisseurs de s’allier afin de contrôler l’État, fondamentalement en achetant les élections. Ferguson a démontré que cette théorie était un très bon outil pour prévoir la politique sur une longue période.
En 2008, donc, nous aurions dû anticiper le fait que les intérêts des industries financières auraient la priorité dans l’administration Obama : elles étaient ses plus gros donateurs et nombre d’entre elles préféraient Obama à McCain. On en eut très vite confirmation. Le principal hebdomadaire économique, Business Week, exulte maintenant que le secteur des assurances a gagné la bataille du système de santé et que le secteur financier, responsable de la crise actuelle, en ressort indemne et même renforcé par cet énorme renflouage public, préparant déjà le terrain pour une prochaine crise comme l’indique le rédacteur en chef.
Les autres sociétés ont tiré de profitables leçons de ces triomphes et organisent désormais de grandes campagnes contre toute tentative, y compris modérée, de mise en place de mesures énergétiques et environnementales, sachant pertinemment que leurs succès priveront leurs petits-fils de tout espoir quant à une survie décente. Ce n’est pas que leurs dirigeants soient mauvais ou ignorants bien sûr, mais plutôt que les décisions sont des impératifs institutionnels. Ceux qui choisissent d’ignorer les règles sont exclus, quelquefois par des voies surprenantes.
Les élections aux États-Unis sont des aberrations largement dirigées par l’énorme industrie des relations publiques, laquelle s’est développée il y a un siècle de cela dans les pays les plus libres, l’Angleterre et les États-Unis, là où les luttes populaires avaient arraché assez de liberté pour que le public ne puisse facilement être contrôlé par la force. Par conséquent, les architectes politiques en ont déduit qu’il serait nécessaire de contrôler les attitudes et opinions. Le contrôle des élections est un des éléments de ce travail. Les États-Unis ne sont pas une « démocratie dirigée » comme l’Iran, où les candidats doivent être approuvés par les ecclésiastiques régnants. Dans les sociétés libres comme les États-Unis, ce sont les concentrations de capital privé qui approuvent les candidats, et pour ceux qui passent ce filtre, les résultats sont quasi déterminés par les sommes dépensées pendant la campagne.
Les dirigeants politiques sont bien conscients que l’opinion n’est pas du tout du même avis que les architectes sur de nombreux sujets. Par conséquent, les campagnes électorales se détournent des problèmes au profit des slogans, des bons mots, des personnalités et des commérages. Chaque année, l’industrie publicitaire décerne un prix pour la meilleure campagne marketing. En 2008, ce prix a été remporté par Obama devant Apple. Les cadres politiques étaient euphoriques. Ils se vantaient ouvertement du fait que c’était leur plus grand succès depuis qu’ils avaient commencé à vendre des candidats comme ils le font pour du dentifrice et des médicaments branchés. Cette technique a décollé pendant la période néolibérale, avec Reagan.
Dans un cours d’économie, on apprend que les marchés sont basés sur des consommateurs éclairés qui prennent leurs décisions de manière rationnelle. Mais quiconque regarde une publicité télé sait que les entreprises consacrent de grosses ressources à créer des consommateurs standardisés prenant des décisions irrationnelles. Les méthodes utilisées pour ébranler les marchés sont adaptées afin de saper la démocratie, créant un électorat profane qui prendra des décisions irrationnelles sur un faible éventail d’alternatives compatibles avec les intérêts des deux partis, lesquels devraient être considérés comme des factions concurrentes du parti unique des affaires. Dans le monde des affaires et celui de la politique, les architectes politiques ont régulièrement été hostiles aux marchés et à la démocratie, sauf en cas d’avantages temporaires. La rhétorique est différente bien sûr, mais les faits sont là.
La maxime d’Adam Smith comporte quelques exceptions très parlantes. Les politiques américaines envers Cuba depuis son indépendance il y a 50 ans en sont une illustration contemporaine essentielle. Les États-Unis sont une société libre tout à fait inhabituelle, nous avons donc un accès facilité aux documents internes qui révèlent la pensée et les plans des architectes politiques. Dans les mois qui suivirent l’indépendance, l’administration Eisenhower avait élaboré des plans secrets pour renverser le régime et avait mise en œuvre des programmes de guerre économique et de terreur, lesquels ont été brutalement intensifiés par Kennedy. Ces programmes ont continué de manières variées jusqu’à notre époque. Au départ, l’objectif déclaré était de punir suffisamment le peuple cubain afin qu’il renverse le régime criminel. Son crime fut identifié comme un « défi réussi » aux politiques états-uniennes, lesquelles remontaient aux années 1920, lorsque la doctrine Monroe annonça la volonté américaine de domination de l’hémisphère occidental, sans aucune tolérance pour toute interférence intérieure ou extérieure.
Alors que les politiques bipartisanes [3]. L’administration Bush promit à Gorbatchev que l’OTAN ne s’étendrait pas à l’Allemagne de l’Est, et encore moins plus loin à l’Est. Elle garantit aussi à Gorbatchev que « l’OTAN se transformera elle-même en une organisation plus politique ». Gorbatchev proposa aussi la création d’une zone dénucléarisée de l’Arctique à la Mer Noire, afin d’établir une « zone de paix » pour lever toute menace sur l’Europe, de l’Est ou de l’Ouest. Cette proposition fut rejetée sans examen.
Clinton a pris ses fonctions peu de temps après. Les engagements de Washington ont rapidement disparu. Il est inutile de faire des commentaires sur la promesse que l’OTAN deviendrait une organisation plus politique. Clinton a élargi l’OTAN à l’Est, et Bush a surenchéri. Obama a apparemment l’intention de poursuivre cette expansion. Juste avant le premier voyage d’Obama en Russie, son assistant spécial pour la Sécurité Nationale et les affaires eurasiennes informa la presse que « nous n’allons pas rassurer ou donner ou échanger quoi que ce soit aux Russes en ce qui concerne l’expansion de l’OTAN ou le système de défense anti-missiles ». Il faisait référence au programme américain de défense anti-missiles en Europe de l’Est et à l’adhésion de deux voisins de la Russie, la Géorgie et l’Ukraine, à l’OTAN. Ces deux décisions sont considérées par les analystes occidentaux comme de sérieuses menaces pour la sécurité russe, propres à enflammer les tensions internationales.
Il y a quelques jours l’administration Obama annonçait un réajustement de ses systèmes anti-missiles en Europe de l’Est. Cela a entraîné une foule de commentaires et de débats, qui, comme par le passé, ont habilement évité la question centrale.
Les systèmes sont vendus comme défense contre une attaque iranienne. Mais ce ne peut être le motif réel. Les chances d’une attaque iranienne par missile, nucléaire ou non, sont de l’ordre de celles d’un astéroïde percutant la Terre, à moins bien sûr que les dirigeants religieux n’aient une envie fanatique de mourir et de voir l’Iran instantanément incinéré avec eux. L’objectif des systèmes d’interception états-uniens, s’ils fonctionnent un jour, est d’empêcher toutes représailles en cas d’attaques américaine ou israélienne sur l’Iran, c’est-à-dire éliminer toute dissuasion iranienne. Les systèmes anti-missiles sont une arme de première frappe [5], qui militarisa la frontière mexicaine. Comme il l’expliqua, « nous n’abandonnerons pas nos frontières à ceux qui veulent abuser de notre passé de compassion et justice ». Il n’avait rien à dire sur la compassion et la justice qui avaient inspiré l’établissement de ces frontières, et n’expliqua pas comment, Grand Prêtre de la globalisation néolibérale, il gérait l’observation d’Adam Smith selon laquelle « la libre circulation de la main d’œuvre » est l’un des fondements du libre échange.
Le moment choisi pour l’opération Gatekeeper n’était certainement pas accidentel. Les analystes sensés avaient anticipé qu’ouvrir le Mexique à un flot d’exportations agroalimentaires fortement subventionnées ébranlerait tôt ou tard l’agriculture mexicaine, et que les entreprises mexicaines ne seraient pas capable de soutenir la compétition avec d’énormes sociétés aidées par l’État, lesquelles devaient être autorisées à opérer librement au Mexique selon le traité. Une conséquence probable était une hausse de l’émigration vers les États-Unis, à additionner à celle fuyant des pays d’Amérique Centrale, ravagés par la terreur reagannienne. La militarisation de la frontière fut une solution naturelle.
L’attitude populaire envers ceux qui fuient leurs pays (appelés “étrangers illégaux”) est complexe. Ils exécutent des services de grande valeur en tant que main d’œuvre très peu coûteuse et facilement exploitable. Aux États-Unis, l’agroalimentaire, le bâtiment et d’autres industries reposent massivement sur eux, et ils contribuent à la richesse des communautés où ils résident. D’un autre côté, ils réveillent le traditionnel sentiment anti-immigration. C’est un trait persistant et frappant de cette société d’immigrants, laquelle a un passé de traitement honteux envers les migrants. Ces dernières semaines, les frères Kennedy ont été érigés en héros américains. Vers la fin du 19e ils auraient dû passer devant des restaurants à Boston où des affiches indiquaient « Pas de chien ou d’Irlandais ». Aujourd’hui les entrepreneurs asiatiques sont à la tête de l’innovation dans le secteur de la haute technologie mais il y a un siècle, les actes d’exclusions racistes les auraient tenus à l’écart en tant que menace pour la pureté de la société américaine.
Quelles que soient les réalités historiques et économiques, les immigrants ont été perçus par les pauvres et les travailleurs comme une menace pour leurs boulots, quartiers et modes de vie. Il est important de garder à l’esprit que les gens qui protestent aujourd’hui ont de réels doléances. Ils sont victimes de la financiarisation de l’économie et des programmes néolibéraux de mondialisation conçus pour transférer la production à l’étranger et les mettre en compétition avec les travailleurs du monde entier, et donc baisser leurs salaires et avantages. Pendant ce temps, les professionnels diplômés sont protégés des forces du marché et les propriétaires et dirigeants s’enrichissent. À nouveau la maxime de Smith. Les répercussions sont sévères depuis les années Reagan et se manifestent de façon extrêmement déplaisante, comme on peut le voir actuellement en unes des journaux. Les deux partis politiques se battent pour savoir lequel des deux pourra proclamer avec le plus de ferveur son attachement à la doctrine sadique selon laquelle les soins médicaux doivent être refusés aux « étrangers illégaux ». Leur position est cohérente avec le principe juridique, établi par la Cour Suprême, selon lequel ces créatures ne sont pas des « personnes » selon la loi, et qu’ils ne disposent donc pas des droits accordés aux personnes. Au même moment, la Cour examine si les grandes sociétés ne devraient pas avoir la permission d’acheter les élections librement au lieu de le faire de manière détournée C’est un problème constitutionnel majeur, puisque les tribunaux ont établis que, contrairement aux sans-papiers, les entreprises sont des personnes réelles selon la loi, et ont en fait des droits bien supérieurs à celles faites de chair et de sang, tels ceux accordés par le mal nommé « accord de libre-échange ». Ces coïncidences parlantes ne suscitent aucun commentaire. La loi est bel et bien une solennelle et majestueuse affaire.
Le champ de planification est serré mais il permet quelques variations. L’administration Bush II est allée loin dans l’extrême du militarisme agressif et du mépris arrogant, y compris pour ses alliés. Elle a été durement désapprouvée pour ces pratiques, même par le courant traditionnel. Le second mandat de Bush fut plus modéré. Quelques-unes des personnalités les plus extrêmes furent renvoyées (Rumsfeld, Wolfowitz, Douglas Feith et d’autres) ; Cheney ne pouvait pas l’être car il était l’administration. La politique commença à se rapprocher de la norme. Alors qu’Obama entrait en fonction, Condoleezza Rice prévoya qu’il suivrait les politiques du second mandat de Bush, et c’est en gros ce qui s’est passé, hormis un style rhétorique différent qui semble avoir charmé beaucoup de monde, peut-être grâce au soulagement dû au départ de Bush.
Une différence fondamentale entre Bush et Obama fut très bien formulée par l’un des hauts conseillers de l’administration Kennedy, à l’époque de la crise des missiles à Cuba. Les planificateurs de Kennedy prenaient des décisions qui menaçaient littéralement l’Angleterre d’extinction, mais n’en informaient pas les Britanniques. A ce moment là, le conseiller définissait ainsi la « relation spéciale » avec la Grande Bretagne : elle est , disait-il, « notre lieutenant – le terme en vogue étant ’partenaire’ ». Naturellement, l’Angleterre préfère le terme en vogue.
Bush et ses sbires traitent le monde comme « nos lieutenants ». Ainsi, en annonçant l’invasion de l’Irak, ils informèrent l’ONU qu’elle pouvait suivre les ordres américains ou « ne plus avoir de raison d’être ». Une telle arrogance a bien évidemment suscité de l’hostilité. Obama a choisi une autre méthode : il reçoit les dirigeants et les peuples du monde poliment, en tant que « partenaires », et c’est seulement en privé qu’il continue à les traiter comme des « lieutenants ». Les dirigeants étrangers préfèrent cette approche et le public est aussi parfois hypnotisé par cette attitude. Mais il est sage de s’en tenir aux faits et non au comportement rhétorique et plaisant. Les faits racontent une histoire différente d’habitude, et ce cas là ne fait pas exception.
Le système mondiale actuel reste unipolaire dans un domaine, celui de la force. Les États-Unis dépensent quasiment autant pour la force militaire que le reste du monde réuni, et sont bien plus avancés en ce qui concerne la technologie de destruction. C’est aussi le seul pays à avoir des centaines de bases militaires tout autour du monde et à occuper deux pays dans les régions cruciales pour la production d’énergie. Il y établit des méga-ambassades gigantesques, de l’ordre d’une ville à l’intérieur de la ville, ce qui est une claire indication de ses intentions futures. A Bagdad, les coûts prévisionnels de la méga-ambassade sont de 1.5 milliard de dollars cette année et de 1.8 dans les prochaines années. Le coût de leurs équivalents au Pakistan et en Afghanistan est inconnu, tout comme le futur des énormes bases militaires établies en Irak.
Le système mondial de bases est maintenant étendu à l’Amérique Latine. Les États-Unis ont été expulsés de certaines bases en Amérique du Sud, le plus récemment de Manta en Équateur, mais se sont arrangés ces derniers temps pour en utiliser sept nouvelles en Colombie, en espérant probablement garder celle de Palmerola au Honduras, qui a joué un rôle centrale dans les guerres terroristes de Reagan. Dissoute en 1950, la quatrième Flotte US a été réactivée en 2008, peu de temps après l’invasion colombienne de l’Équateur. Son champ d’action couvre les Caraïbes, l’Amérique Centrale et du Sud ainsi que les eaux environnantes. La marine définit ses « diverses opérations » comme la lutte contre les trafics illégaux, la coopération régionale en matière de sécurité, l’interaction entre les forces armées et les formations militaires bilatérales ou multinationales. La réactivation de la flotte a naturellement provoqué un tollé et l’inquiétude des gouvernements brésilien, vénézuélien et autres.
Les inquiétudes sud américaines ont aussi été éveillées par un document d’avril 2009 de la US Air Mobility Command (Commandement de la Mobilité Aérienne), qui propose que la base de Palanquero en Colombie devienne un « endroit de sécurité coopérative » à partir duquel les « opérations de mobilité pourraient être effectuées ». Le rapport notait que de Palanquero, « presque la moitié du continent peut être couvert par un C-17 (avion militaire) sans ravitaillement ». Ceci pourrait former un élément de la « stratégie d’acheminement global » , qui « aide à la réalisation de la stratégie d’engagement régional et facilite la mobilité de l’acheminement vers l’Afrique ». Pour le présent, le document conclut que « la stratégie de placer [la base] à Palanquero devrait être suffisante concernant la capacité de portée aérienne sur le continent sud-américain », mais poursuit en envisageant des options pour étendre le système à l’Afrique avec des bases additionnelles, qui doivent former une partie du système de surveillance, de contrôle et d’intervention globale.
Ces plans font partie d’une politique plus générale de militarisation de l’Amérique latine. L’entraînement des officiers latino-américains a fortement augmenté dans la dernière décennie, bien au dessus des niveaux de la Guerre Froide. La police se forme aux tactiques d’infanterie légère. Leur mission est de combattre les « gangs de jeunes » et le « populisme radical », ce dernier terme n’étant que trop bien compris en Amérique latine.
Le prétexte est celui de la « guerre contre la drogue ». Mais, même si nous acceptons la singulière affirmation selon laquelle les EU ont le droit de mener cette « guerre » dans des pays étrangers, il est difficile de le prendre au sérieux. Les raisons sont connues, elles ont été redites en février par la commission sur les drogues et la démocratie, dirigée par les anciens présidents sud américains Cardoso, Zedillo et Gaviria. Leur rapport conclut que la guerre contre la drogue a été un échec complet et appelle à changer radicalement de politique, en se détournant des mesures brutales vers d’autres plus efficaces et beaucoup moins coûteuses.
Des études menées par le gouvernement américain et d’autres ont démontré que les mesures les plus efficaces en terme de rentabilité pour contrôler l’usage de drogue était la prévention, le traitement et la pédagogie. Elles ont aussi démontré que les mesures les moins efficaces et les plus coûteuses sont les opérations à l’étranger telles que la prohibition et la fumigation. Le fait que les méthodes les moins efficaces et les plus coûteuses soient constamment choisies à la place d’autres bien supérieures suffit pour nous indiquer que les buts de la « guerre contre la drogue » ne sont pas ceux annoncés. Pour déterminer les véritables buts, nous pouvons adopter le principe juridique, selon lequel les retombées prévisibles donnent une indication de l’intention. Et les conséquences ne sont pas inconnues. Les programmes impliquent une contre-insurrection à l’étranger et une forme de « purge sociale » à domicile, en envoyant un grand nombre de personnes superflues, principalement des hommes noirs, en prison. C’est un phénomène néolibéral qui a mené au plus haut taux d’incarcération mondial, et de loin, depuis que le programme a débuté il y a 30 ans.
Les raisons de la renaissance à grande échelle de la « guerre contre la drogue » de Nixon n’étaient pas du tout occultées. Nixon et la droite, rejoint par une majorité des élites, faisaient face à deux problèmes cruciaux au début des années 1970. Le premier était l’opposition grandissante à la guerre du Vietnam, qui commençait à franchir une limite qu’il fallait défendre avec zèle. Quelque-uns accusaient même Washington de crimes, et non pas simplement d’erreurs commises par excès de naïveté et bienveillance comme le déclaraient les commentateurs libéraux, obéissant en cela à la logique bien établie de Thucydide. Un problème apparenté était l’activisme, particulièrement parmi les jeunes, qui provoquait un « excès de démocratie » selon les avertissements d’intellectuels libéraux. Ils demandaient la restauration de l’obéissance et de la passivité ainsi que l’application par Nixon de mesures beaucoup plus brutales.
La guerre contre la drogue fut le remède parfait. Avec la participation enthousiaste des médias, le mythe d’une « armée d’accro » renversant la société lorsque les troupes brisées rentreraient à la maison fut cuisiné, le tout sur fond de complot sournois des communistes. Walter Cronkite, chef des médias libéraux, déclara que « Les communistes [Au Vietnam] combattent les troupes américaines non seulement avec les armes mais aussi avec les drogues ». Ses collègues se lamentaient que la « pire horreur à avoir émergé de la guerre » était le fléau de la dépendance à la drogue des troupes américaines (Stewart Alsop). D’autres intervinrent aussi sur ce sujet, de manière étonnamment similaire. Le fléau était un mythe complet, comme l’a démontré l’historien Jeremy Kuzmarov, bien qu’il y ai eut en effet une dépendance extrêmement forte à l’alcool et plus encore au tabac. Mais le mythe fit admirablement affaire pour son double rôle. Les EU étaient devenues les victimes des Vietnamiens, non les auteurs de crimes contre eux, et l’image sacrée de la « ville sur la colline » [1] Noam Chomsky, 21 septembre, prononçant la conférence en question.
[2] NdT : démocrates & républicaines
[3] Expression latine qui désigne un échange de bon procédés : donnant-donnant.
[4] « First strike weapon » : à savoir une arme basée sur l’agression, non sur la riposte.
[5] NdT : « Opération Garde-barrière. »
[6] « A city on a hill ». Probable référence à un passage de l’évangile selon Saint Matthieu dans lequel Jésus s’adresse aux habitants d’une ville censée jouer le rôle de modèle : « You are the light of the world. A city that is set on a hill cannot be hidden. »