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blog des amis de Cuba en Lorraine

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La Havane au jour le jour (4)

 



Tout à l'heure, un jeune Djiboutien venu étudier l'ingénierie à La Havane me racontait les malheurs de la Somalie, pays voisin au sud de Djibouti.

Un pays sans véritable gouvernement depuis des années, où règnent l'anarchie et la loi du plus fort. On tue, on rentre tranquillement chez soi et on s'en sort sans procès.

C'est ça, la loi de la jungle et cette loi assassine est aussi appliquée ailleurs, à Gaza par exemple. En ce moment a lieu une manif en faveur du peuple palestinien, devant l'Université de La Havane, au pied de ces marches où des étudiants, il y plus de 50 ans, étaient assassinés par les sbires du dictateur Batista. J'entends la musique et les chansons, puis les discours. Cela se passe tout près de la maison que j'habite.

Mais n'empêche, en ce moment, je me sens soudainement loin des souffrances du peuple palestinien et des bombes israéliennes, dont certaines au phosphore et à l'uranium, plus meurtrières et sales que les autres, qui pleuvent sur la bande de Gaza. Loin du Congo et de ses centaines de milliers de morts inutiles, injustes, barbares, de Haïti exsangue dans la mer des Caraïbes et du Zimbabwe dans le cône sud-africain qui agonise à cause des grandes puissances qui lui nient toute forme d'aide pour mieux l'asphyxier. Loin des malheurs centenaires du monde. Loin de toutes les injustices insupportables. Loin du froid qui mord littéralement la peau des Québécois et des factures astronomiques de chauffage qu'il faudra bien payer un jour pour avoir dû nous chauffer à l'huile, au gaz, à l électricité ou au bois (le chauffage entre décembre et mars devrait être gratuit, c'est un service public essentiel!), pour pouvoir réchauffer nos cœurs endoloris par tout ce froid qui nous éloigne de la chaleur des corps.

Et ce n'est pas par désintéressement, par égoïsme ou par manque de solidarité. Tout est relatif. On oublie tout à coup le blocus étasunien contre Cuba, on pense à Fidel dont on est sans nouvelle depuis près d'un mois, depuis qu'il a cessé d'écrire ses billets quotidiens dans le journal Granma. Un silence inquiétant qui donne libre cours à toutes les rumeurs. Certains disent qu'il va ressusciter bientôt, que ce silence est stratégique et salutaire à la fois, parce que Fidel, c'est un caballo (cheval). D'autres craignent le pire tout en se disant qu'on doit tous y passer un jour et que Fidel, malgré sa stature gigantesque, est un humain comme tout le monde. Les Cubains ne sont pas mystiques, ils sont pragmatiques avant tout, avec un brin de philosophie et de donquichottisme enfoui au plus profond d'eux-mêmes.

Soudain, une profonde joie de vivre nous emplit. Une rage, plutôt. On va se promener, comme des centaines de Cubains le font, sur le malecon, le regard tourné vers la mer. Le salpêtre nous brouille un peu la vue, le grand air nous étourdit.

Comme disent les Cubains, il faut prendre tout ce qui passe, on ne sait pas de quoi sera fait demain. Fidel s'en ira comme tous les humains le font, on le pleurera, on le regrettera, on lui pardonnera quelques erreurs de parcours, parce qu'il aura tout donné pour son pays et qu'il n'a pas cherché à s'enrichir, parce qu'il n'y a pas d'université pour apprendre à construire le socialisme en situation de blocus économique.


Parce que Fidel a défendu bec et ongles les siens, son peuple bien-aimé. Parce qu'il n'a pas de compte bancaire en Suisse, parce qu'il s'est marié un jour et pour toujours avec la Révolution, parce qu'il vit actuellement dans un dénuement qui l'honore, comme l'a dit une des dernières personnes étrangères à l'avoir vu, la poète et journaliste argentine Stella Calloni1.

La Révolution, c'est aussi cela: un groupe d'élèves et d'étudiants vêtus de leur uniforme de différentes couleurs, qui les différencient non pas de classe sociale, mais de niveau scolaire; ils sortent de l'école en s'interpellant comme s'ils ne s'étaient pas vus de la journée et se donnent rendez-vous dans quelques heures, non pas dans un café, mais au coin d'une rue; la vendeuse d'arachides qui déambule le long du malecon et qui doit bien avoir 70 ans; des musiciens improvisés, avec guitare, tambour et bouteille de rhum, qui font la fête un peu partout; le chant des oiseaux que j'entends le matin en prenant ma douche à l'eau froide (entendons-nous, elle n'a pas la température de l'eau qui sort du robinet au Québec); l'odeur du café que je savoure comme un cadeau du ciel chaque matin; un verre de guarapo (jus de canne à sucre) bien froid auquel j'ajoute du rhum; un air de nostalgie qui soudain m'habite et me mord dans ce que j'ai de plus sensible; un enfant, mon fils, qui tourne devant moi avec sa bicyclette, insouciant des problèmes qu'il devra immanquablement affronter ici ou là-bas; un rayon de soleil dans les cheveux de ma blonde avec, à l'arrière, la mer inondée d'étoiles.

Chronique de Jacques Lanctôt site Quebecois canoë

Note:
1. La présidente argentine Cristina Fernandez, en visite officielle à Cuba, s'est entretenue il y a quelques jours avec Fidel Castro, faisant ainsi taire les rumeurs émanant de Miami sur la mort du leader cubain.


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