blog des amis de Cuba en Lorraine
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| Les occasions ratées II | |
| Canoë 05/03/2009 21h05 | |
De Jacques Lanctôt
Un an ou deux plus tard, toujours à Paris, je militais de plus en plus activement dans les organisations de solidarité avec l'Amérique latine. Je devais partir incessamment pour les montagnes de Tucuman, dans le nord de l'Argentine, pour me joindre à un bataillon de combattants internationalistes, composés de Chiliens, d'Uruguayens, de Boliviens, d'Argentins et bientôt... d'un Québécois!
Mon HLM, dans la banlieue nord de Paris, surnommée la ceinture rouge parce presque toutes les mairies de ce département étaient communistes, avait l'air d'une véritable auberge espagnole. Y venaient s'y réfugier pendant une nuit, une semaine, un mois, des militants éprouvés qui avaient frôlé la mort de près dans leur pays, ou encore, des parents de militants emprisonnés ou assassinés, comme les vieux Santucho, dont la famille avait presque entièrement été décimée par la junte militaire. J'avais même installé dans le salon une machine à imprimer, une Gestetner, qui faisait un bruit d'enfer lorsqu'elle se mettait en marche. J'y imprimais des tracts, des documents de discussion, des manifestes et même de petites brochures, que j'allais ensuite distribuer dans des librairies des cinquième et sixième arrondissements, dont la fameuse librairie de François Maspero, la si bien nommée La joie de lire. C'est à cet endroit privilégié que les services de renseignement de la police française allaient s'approvisionner pour se tenir au courant des activités et des états d'âme de la diaspora latino-américaine, entre autres.
Un soir, je me suis retrouvé dans une réunion à laquelle participait le frère du Che Guevara, Roberto. Il était avocat et il s'en allait à Genève, pour y dénoncer auprès de l'Organisation internationale du travail (OIT) les difficiles conditions des travailleurs argentins aux prises avec une des dictatures des plus sanguinaires de ce continent. C'était un homme noble, à la stature impressionnante, si je me souviens bien, à l'accent si typique des gens du Rio de la Plata, qui parlent le «lunfardo». Non pas qu'il était corpulent, mais disons qu'il en imposait et je me sentais tout petit à ses côtés.
Encore une fois, j'ai figé devant quelqu'un qui m'impressionnait. J'ai été incapable de lui adresser la parole. Cela se passait à peine huit ou neuf ans après que son frère, Ernesto Che Guevara, ait été assassiné en Bolivie. Pourtant, j'aurais eu tellement de choses à lui dire, à lui demander. J'aurais aussi voulu lui parler de ce petit village gaulois qui résistait de son mieux, au nord de 45e parallèle. Il est parti après cette rencontre et je ne l'ai jamais revu.
Nous étions en 1975 ou 1976, l'urgence d'agir était palpable, personne ne portait de médailles qui auraient pu rappeler les faits d'armes des uns et des autres. Nous étions tous égaux dans les habits neutres de l'exil, mais j'étais admiratif devant certains d'entre nous qui revenaient du «front», Chili, Uruguay, Argentine, Brésil, le sourire aux lèvres, la bouche remplie d'histoires de résistance et avec des yeux qui avaient vu l'horreur de près, mais aussi avec l'envie d'y retourner au plus vite. Leurs récits avaient pour moi des allures de grands romans d'aventures.
Je ne suis jamais parti pour ces lointaines montagnes du nord de l'Argentine et ces frères ont presque tous été tués. Ils ont laissé un grand vide en moi, qu'il m'est toujours difficile à combler encore aujourd'hui. Cette autre occasion ratée, celle de partir pour grossir les rangs de la guérilla, a fait que je suis toujours en vie. Je ne m'en plaindrai pas, mais trente ans plus tard, il arrive souvent que le survivant que je suis lève son verre à la santé de tous ces camarades disparus.
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