blog des amis de Cuba en Lorraine
HONDURAS : L'homme en caoutchouc
| AUTEUR: Allan McDONALD Traduit par Esteban G. Édité par Fausto Giudice |
| Para Abril Avant, quand la vie n'était pas à la mode et que le monde était un chemin de pierres brunes, à l’époque des années jeep vert olive, des chocolats lancés à la volée, de l'Alliance pour le Progrès, qui arrivait déguisée en lait en poudre pour les enfants pauvres de mon école, c’étaient les fabuleuses années 80, les années où je sortais de ma maison pour faire voler des cerfs-volants face au vent qui soufflait sans retenue dans le ciel et j’écoutais les vieux parler d’un certain Custodio, un homme d'acier, empreint d’héroïsme : il accusait ouvertement les militaires et était le défenseur, le réconfort de la démocratie blessée de cette époque verte. Le temps s'est évaporé comme une aube et nous avons survécu comme des crabes sur une plage de pélicans morts, nous tous qui avons traversé la frontière de l'espoir pour parvenir aux années 90. Je venais alors d’avoir 17 ans, caricaturiste de toujours et travaillant déjà au journal, je publiais chaque jour ma caricature et chaque samedi ma page d'humeur, en croyant fermement que l'utopie d'un pays meilleur nous indique le destin de la rébellion, j'ai toujours pensé ainsi, toujours ; et au cours d’un de ces mémorables après-midis, un de ceux où l’on garde dans le magasin de l'âme afin qu'il ne tombe pas dans l’oubli, je marchais dans le quartier Dolores, en direction d’une bibliothèque du Comité pour la Défense des Droits Humains au Honduras : le Codeh, qui à cette époque était dans cette zone, où le marché des cris des vendeurs frustrés se mélangeait avec les prières de l'église, cet autre marché de crucifix desséchés. J’étais entré au Codeh et j’avais sollicité de l’aide pour une recherche de caricatures anciennes ; je cherchais au milieu de papiers jaunâtres, de la poussière et de la lumière, cet endroit me paraissait comme un grenier de souvenirs, soudain le docteur Ramón Custodio s’est dressé face à moi, ce vieux mythique, avec sa moustache incrustée dans la peau comme une feuille emmêlée dans les racines de son visage tanné par des batailles, son regard centré dans le mouvement des mains, qu’il gardait dans les poches du pantalon gris, une chemise blanche et les cheveux ébouriffés qui volaient comme une hirondelle suicide dans l’été de ces années ; il m’a serré la main. « Oh !, petit, ça faisait un moment que je voulais te connaître, te saluer et prendre un café pour parler de ton travail… » ; on percevait sa fatigue mais ses paroles étaient emplies de sincérité. Nous nous sommes assis et avons parlé des choses dures du pays, de la transition confuse de la crise politique à la crise économique ; c'étaient les années du callejismo*, du pillage permanent ; il lui paraissait curieux que lui et moi, encore adolescent, en cette année 90, nous puissions discuter comme dans un conte de vieux et de gamins, à la lumière d’une lampe givrée par la poussière de vieux quotidiens déjà lus; alors que nous prenions congé pour suivre nos agendas inventés par les curieux du temps, le docteur me pose la main sur l'épaule et dit ces difficiles paroles du bon grand-père au petit-fils bagarreur, que je n’ai jamais oublié : « Écoute, petit, as-tu des enfants ? » « Non », ai-je répondu, imaginant mes lacunes émotionnelles dans le cœur perdu, n’ayant jamais imaginé comment serait mon enfant. « Regarde, petit, aujourd'hui tu es un bon caricaturiste, fort, très rebelle, mais demain, quand tu auras des enfants, tu oublieras tout ceci et tu penseras, c’est normal, à comment nourrir tes enfants, tu verras », fut le verdict du bon grand-père, fit demi-tour pour se perdre dans la lumière artificielle au milieu de la poussière et des papiers qui volaient comme dans un carrousel d’oublis. Presque 20 ans sont déjà passés depuis cette année 1990 où j’ai rencontré don Ramón, et l’histoire a marqué nos vies, lui en faisant ses choses et moi les miennes, en publiant ma caricature quotidienne ; je l'ai dessiné quelquefois quand il a lancé sa candidature indépendante à la présidence, sans pouvoir réunir les signatures que la pantomime de la démocratie exige pour entrer dans le cirque, ensuite je l’ai vu en technicolor au Congrès, en levant la main droite devant la faune de pantins qui l’élisait nouveau Commissaire national aux Droits Humains, cette classe qui le détestait, le haïssait au point d’avoir même mis sa tête à prix, lui donnait le prix de cette matière que le docteur connaissait plus en théorie qu’en pratique. Aujourd'hui, alors qu’il n'y a pas de mots ni d’excuses ni de garçons curieux ni de vieux sages, aujourd'hui en plein pays de facto, dans le face à face de la rue, chacun portant la croix de sa dignité, que ce soient ceux qui comme nous qui avons marché dans la lumière de la victoire certaine d'une démocratie de luttes et d'actes nobles pour défendre la patrie perdue ou ceux qui s’enferment dans leurs bureaux aux tables d'acajou fin, avec des tiroirs emplis de poussières humides de la nostalgie tombée en désuétude et la photo décrochée du président élu, arrachée avec servilité pour mettre celle de l'impur, et derrière, ce petit drapeau bleu et blanc, humble au pied de la hampe, mon drapeau simple qui enveloppe les sourds et les aveugles, les lépreux de la peur et les héros tombés face à la trique arrogante de la rancœur. Le docteur est là sur la chaîne nationale, avec son visage désormais effacé des archives de la CIA, face aux porte-paroles du système, disant que les morts n'existent pas, que l'armée utilise des balles en caoutchouc, que l'innocence des hommes d'honneur est prouvée, que peut-être c’est une balle communiste qui a atteint un rebelle maladroit, qui croit dans cette fade promesse de la patrie…Vous voyez, les amis, moi qui n'ai jamais touché une arme, moi qui n'ai jamais placé la photo d'aucun président derrière ma table à dessin, moi qui ai toujours dessiné sans me cacher, je me suis levé en ayant peur, j’ai couru au berceau de ma fillette, celle que le docteur m’avait annoncée il y a 20 ans, la petite Abril, et je l’ai couverte avec mes mains, je l'ai embrassée, je lui ai chanté une chanson d'amour, je lui ai couvert les yeux pour qu'elle ne voie pas à l'homme que j’avais tant admiré, et j’ai conté à ma petite ce que le docteur disait : « Regarde, petit, je sais que quand tu auras des enfants, tu penseras différemment » ; et c'est vrai, je pense différemment, avec ma fille à charge, je dois être rebelle, avoir de la dignité jusqu'à la fin, pour ne pas me transformer en un homme en caoutchouc, et quand les années passeront et que ma fille Abril pourra faire voler des cerfs-volants, elle pensera à moi comme cet homme qui n'a pas trahi, il pleuvra sur elle ce jour-là, mais elle ne se sentira pas triste, ma fille aura alors un nouveau pays… * Callejismo : période de la présidence de Rafael Leonardo Callejas Romero, de 1990 à 1994. Source : Tlaxcala - El hombre de hule |