blog des amis de Cuba en Lorraine

Je vis, quelques mois par année, sur une île, Cuba, que les États-Unis, tels un tribunal suprême du monde entier, ont classée parmi les pays qui appuient et patronnent les attentats terroristes.
Tous les jours, je me rends au journal où je traduis en français des articles à caractère politique, puisque, ici, tout est politique: art et culture, sport, mode de vie, santé, éducation, production de biens de consommation et industriels, tourisme, commerce, restauration historique, diplomatie et relations internationales, statistiques, etc., tout reflète la lutte pour un monde meilleur, pour la construction d’une société socialiste, juste, égalitaire et solidaire, un peu comme les médias au Québec et au Canada tendent à démonter, directement ou indirectement, la suprématie du mode de vie capitaliste. C’est le combat de David contre Goliath, celui d’un petit pays sous-développé face aux géants et aux empires qui contrôlent plus ou moins ou de moins en moins, c’est selon, le monde.
Dans mon quartier, les enfants jouent et se chicanent dans la rue; ils s’échangent leurs jouets, se prêtent leur bicyclette, leur ballon ou leur fusil en plastique, ou ils improvisent une partie de baseball avec les moyens du bord, un bout de bois et une petite pierre; les mères, qui arrivent du travail, commentent les dernières rumeurs ou racontent à la voisine ce qu’elles ont trouvé au marché public ou l’avisent que les œufs ou le poulet ou le bœuf haché viennent d’arriver au petit magasin du coin où l’on se procure les denrées de base à prix subventionnés. Les hommes jouent au domino sur une table installée sur le bord de la rue ou ils jouent au mécanicien, penchés sur le moteur Lada installé dans leur vieille bagnole américaine des années cinquante; d’autres lisent le journal du jour tandis que d’un balcon à l’autre, comme se répondant, on entend des airs de salsa ou de reggaeton, des boléros romantiques et des cumbias décoiffantes , au milieu de sifflements d’oiseaux exotiques et des aboiements de chiens. Ça, c’est mon coin de Cuba que je connais le mieux et dont je ne saurais me passer, malgré l’inconfort, le bruit envahissant et l’empiètement sur ma vie privée.
J’habite quelques mois par année un pays qu’on dit abriter des terroristes et des repris de justice. Les quelques militants basques qui s’y trouvent encore le sont à titre d’exilés arrivés ici à la suite d’ententes avec les autorités concernées. Un peu comme les militants du FLQ, dont j’étais, l’ont été dans les années 1970, ce qui ne faisait pas de Cuba un abri pour terroristes puisqu’on nous avaient accueillis à Cuba, nous révolutionnaires québécois, pour des raisons humanitaires à la suite d’une entente négociée avec le gouvernement canadien.
J’habite quelques mois par année un petit pays de quelque 11 millions d’habitants, qui est victime du pire blocus économique, commercial et financier qui soit, imposé par la plus grande puissance au monde depuis 50 ans. Un pays qui, même s’il en arrache, affiche le taux de mortalité infantile le plus bas du continent latino-américain et voisin de celui du Canada. Un pays qui exporte ses plus grands succès, en santé, en éducation, en sports, en culture (littérature, cinéma, arts plastique, musique, danse classique, etc.), entre autres. Un peu comme le Québec est fier d’exporter son électricité, une ressource propre, ou son savoir-faire en avionnerie et en construction ferroviaire, ou ses fleurons culturels (Cirque du soleil ou Cirque Éloize, cinéma, littérature, théâtre, chanteurs, danse contemporaine, etc.).
J’habite aussi quelques mois par année un pays qui ne l’est pas encore tout au fait, le Québec, au sud duquel circulent librement des terroristes avoués qui ont perpétré de nombreux attentats contre des citoyens cubains ou des installations de ce pays, dont le plus cruel fut sans aucun doute l’explosion en plein vol, le 6 octobre 1976, d’un avion des lignes cubaines avec 73 passagers à son bord, qui ont tous péri. Ce pays me fait peur et je ne veux plus y mettre les pieds, même si j’admire la culture du peuple étasunien et plusieurs de ses réalisations.
Le gouvernement de ce grand pays qui abrite des terroristes, par son inaction, son laxisme, son laisser-faire ne fait que les encourager à commettre d’autres crimes contre un pays qui ne demande qu’à vivre en paix et à améliorer la situation de sa population comme celle des autres nations qui en arrachent, elles aussi, dont Haïti, où des équipes de médecins et d’alphabétiseurs cubains se relaient depuis des années, donc bien avant le terrible séisme qui vient de dévaster cette île exsangue.
Le gouvernement de ce grand pays dit démocratique a emprisonné pendant des années, sans mandat et sans procès, des gens simplement soupçonnés de terrorisme, il les a torturés dans des prisons secrètes, dont celle de la base de Guantanamo. Par contre, il a condamné à des peines de prison à perpétuité cinq Cubains dont le seul crime est d’avoir infiltré des groupes d’exilés cubains de Miami qui projetaient des actions terroristes contre Cuba. Ce gouvernement me fait peur, même si moi, je n’ai rien à me reprocher.
Dans quelques jours, je reviendrai chez moi, au Québec. Aurons-nous droit à une fouille à nu virtuelle à l’aide d’un scanner corporel ou va-t-on nous palper pour la simple raison que nous revenons de Cuba, un pays que les États-Unis veulent écraser parce qu’il donne le mauvais exemple tout autour de lui, le mauvais exemple de la liberté, de l’autonomie, de la solidarité et de la fierté, quatre vertus dont il faudra bien, nous aussi, au Québec, nous emparer si on veut devenir un vrai et beau pays.
Chronique de Jacques Lanctôt
Canoë Info