blog des amis de Cuba en Lorraine
AUTEUR: Atilio BORÓN
Traduit par Esteban García. Revisée par MIchèle Mialane.
La crise hondurienne s’est finalement résolue « du mauvais côté » : le renforcement du régime putschiste et l'institutionnalisation des élections illégitimes auront lieu le 29 novembre prochain. La Maison Blanche a déjà déclaré que les résultats du scrutin seront validés. Ils permettront ainsi la normalisation de la vie démocratique et mettront fin à la période « intérimaire » de Micheletti, un euphémisme par lequel Washington, depuis le début, avait désigné le coup d'État de l'oligarchie hondurienne. Ainsi les grossières violations des droits humains et des libertés démocratiques qui ont marqué toute la campagne électorale seront jetées aux oubliettes. Ce triste dénouement avait été anticipé par divers représentants de la droite républicaine, qui avait imposé, parmi les conditions à la désignation d’Arturo Valenzuela comme Secrétaire d'État adjoint pour les Affaires Interaméricaines, la reconnaissance totale de ces élections, alors que des anomalies suspectes auraient dû faire conclure à leur totale nullité. Comme Página/12 le publiera dans son édition du 7 novembre, si le sénateur républicain de la Caroline du Sud, Jim DeMint, a levé son veto à la candidature de Valenzuela c’est que, comme il l’avait dit aux médias, « la secrétaire d’État Hillary Clinton et le vice-secrétaire, Thomas Shannon, (lui) ont garanti que les USA reconnaîtront le résultat des élections honduriennes, que Manuel Zelaya soit ou non réintégré dans ses fonctions».
Cette issue de la crise a une signification qui va bien au-delà la politique hondurienne : elle marque le début d'une nouvelle étape, de recul bien sûr, dans laquelle les USA reprennent leur traditionnelle politique de soutien aux coups d’États militaires et aux régimes autoritaires liés aux intérêts impériaux et confirment le caractère hypocrite et creux de la rhétorique démocratique perpétuellement ressassée par Washington. Il est bon de retenir la leçon : dorénavant, est démocratique tout régime qui se soumet inconditionnellement aux desseins des USA; celui qui défend son indépendance et son autodétermination sera autoritaire, populiste ou despotique. Uribe et Calderón sont des démocrates, peu importe si le premier viole ouvertement les droits humains, maintient des liens étroits avec les narcotrafiquants et les paramilitaires et sabote en permanence les possibilités d’armistice et les échanges humanitaires dont la Colombie a besoin pour rétablir la paix intérieure; ou que le second licencie en une nuit 46.000 travailleurs de la Compagnie Luz y Fuerza del Centro et militarise inconsidérément la vie politique mexicaine. Par contre Chávez, Correa et Morales sont populistes, autoritaires et dangereux pour leurs voisins, car ils engagent plusieurs réformes sociales et sèment les graines de la discorde dans leur pays respectif. Voilà que réapparaît la théorie conservatrice aussi fausse qu’usée selon laquelle la lutte de classes n’est pas le fruit des contradictions sociales inhérentes au capitalisme, mais celui du travail d'un agent pervers doté d'immenses pouvoirs qui introduit le virus de la haine et le conflit dans des sociétés où régnait avant sa funeste apparition une admirable harmonie sociale.
Face à cette triste régression de la politique extérieure usaméricaine, les analystes et ceux qui étudient la réalité internationale sont très nombreux à avancer que la victoire des putschistes honduriens prouve l’affaiblissement de l'hégémonie usaméricaine. Ce constat amènerait donc à innocenter Barack Obama puisque ses efforts n’ont pas réussi à orienter la crise du Honduras vers une résolution compatible avec le caractère institutionnel démocratique. Jusqu'à quel point cette interprétation est-elle défendable ?
Il faut considérer deux aspects: d'une part, la perte progressive de la capacité des USA à imposer leur hégémonie dans la région. D'autre part, les initiatives concrètes prises par la Maison Blanche dans le cadre de la crise hondurienne. En ce qui concerne la première, s’il faut bien reconnaître que la superpuissance doit faire face à une baisse de sa capacité de domination et de contrôle sur le système international, ainsi que de son poids économique mondial, il est moins certain que cette tendance soit transférée linéairement vers l'Amérique latine et les Caraïbes. Il serait audacieux, mais sans doute très proche de la vérité d’avancer l'hypothèse que, devant son affaiblissement relatif dans l’arène mondiale, l'Empire se cramponne avec davantage de force à ce que ses stratèges militaires et diplomatiques considèrent comme leur arrière-cour et leur environnement immédiat en matière de sécurité territoriale. Ce n’est pas pour rien que cette région du monde a été le laboratoire de la première conception diplomatique élaborée par la jeune République des USA : la doctrine Monroe. Par conséquent, son affaiblissement sur la scène mondiale ne signifie pas nécessairement une érosion équivalente de sa capacité à contrôler sa « zone d'influence traditionnelle ». Il est indéniable que la domination exercée naguère par les USA sur leurs voisins au Sud du Río Bravo s’est affaiblie ; mais elle est encore loin d'avoir disparu. Et ceci nous conduit à l'analyse de la seconde question indiquée plus haut.
En effet, est-ce qu’Obama a mis toutes ses forces à résoudre la crise hondurienne en cohérence avec les impératifs de la démocratie et des droits humains ? Non, bien sûr que non ! Ses initiatives ont été fluctuantes, suivant tantôt l’une, tantôt l’autre de deux lignes diplomatiques. La première, réactionnaire jusqu'à la moelle et profondément influencée par les besoins et les stratégies du complexe militaro-industriel, est représentée par Hillary Clinton, sa porte-parole de plus haut rang, et l’autre, beaucoup plus diffuse et ouverte, qui souhaiterait établir des relations plus respectueuses avec les pays de la zone sans pour autant abandonner la prétention hégémonique du passé, mais en procédant seulement à un certain aggiornamento de cette dernière, par Obama lui-même. Dans cette lutte le Président a été nettement surpassé par ses rivaux qui, dès le début, ont été capables d'imposer leur stratégie sur le dénouement de la crise au Honduras.
On pourrait se demander si cette interprétation ne valide pas la thèse de l’affaiblissement. Absolument pas ! Ce qui est clair, en effet, c’est qu’Obama ne contrôle qu’une partie de l'appareil d’État usaméricain. Par conséquent, il serait plus correct de dire que c’est l'occupant de la Maison Blanche qui n'a pas pu choisir un autre cap, et non pas les USA en tant que puissance impériale. Autrement dit, on se doit une fois de plus de distinguer le « gouvernement permanent» de ce pays de son « gouvernement apparent », symbolisé par l’image du président. Le problème est que la vacuité de la démocratie américaine, processus qui s'est développé à partir du milieu du siècle dernier, fait que le Président dispose de marges de manœuvres très limitées pour tenter – s’il le souhaitait – de mener une politique contraire aux intérêts du « gouvernement permanent », cet entrelacs néfaste des grands oligopoles et de leurs lobbies, forces armées, politiciens professionnels et grands médias qui, comme dirait Gore Vidal, retient captive la société américaine.
Pour résumer : l'hypothèse de l’affaiblissement de l’hégémonie ne tient pas lorsqu’on observe que, malgré cet affaiblissement, Washington se prépare à signer un traité de coopération militaire avec la Colombie qui, comme le rappelait le Commandant Fidel Castro Ruz il y a quelques jours dans une de ses « Réflexions », équivaut à l’annexion de ce pays d’Amérique du Sud par les USA. Et ce qui peut démontrer le succès de cette initiative, c’est la redoutable capacité de pression, de domination et de contrôle que l’Empire conserve, malgré son affaiblissement. C'est cette même capacité qui lui a permis d’exclure rapidement de la table des négociations à Tegucigalpa le Secrétaire Général de l'OEA (dont les propositions étaient totalement inacceptables pour les putschistes) pour le remplacer par un vieux pion de la politique US, Oscar Arias. C'est cette même capacité qui lui permet de maintenir contre vents et marées le blocus criminel contre Cuba, bien qu’à l'Assemblée Générale de l'ONU cette politique ait été condamnée par 187 des 192 pays qui la composent, et que trois pays seulement la défendent : les USA, l’État d’Israël, leur client, et l'île de Palau (20.000 habitants), c'est-à-dire, selon la CIA, un champ de tir pour l’Armée US en Micronésie. Ou de rester sourd à la pétition universelle demandant la grâce des cinq combattants antiterroristes cubains soumis à des conditions inhumaines de détention dans les geôles US, par le biais d’un scandaleux simulacre de procès ; ou de maintenir dans la base navale de Guantánamo une prison infâme dans laquelle tous les droits humains sont violés.
Si Obama avait démontré la même détermination pour exiger la réintégration immédiate de Zelaya dans sa charge, l'histoire serait différente. Et il avait les moyens de le faire : il aurait pu décréter un blocus provisoire des envois des immigrants honduriens résidant aux USA ; ou enjoindre aux entreprises usaméricaines établies au Honduras de se tenir prêtes à une éventuelle évacuation ; ou geler les avoirs des politiciens du régime et de l'oligarchie déposés dans des banques usaméricaines ; ou saisir leurs propriétés fastueuses en Floride. Ce sont des méthodes qui ne sont pas inconnues ; presque toutes ont été utilisées par George W. Bush pour faire échouer la victoire certaine de Schafik Handal, candidat du Frente Farabundo Martí de Liberación Nacional [Front Farabundo Martí de Libération Nationale], aux élections de 2004 au Salvador. Pourquoi dans ce cas Obama n'a-t-il pas tenté d’en faire autant? Réponse : parce que la politique « du gouvernement permanent » des USA avait prévu autre chose et que le locataire de la Maison Blanche s'est incliné devant cette décision.
Conclusion : les USA n'étaient pas dans l’incapacité de modifier l’issue de la crise hondurienne mais, au-delà des choix d'Obama, la classe dominante usaméricaine et ses représentants politiques dans l'appareil d’État n'ont pas voulu pour ce conflit un autre dénouement que le leur, tout en étant conscients des funestes implications que cette décision pourra avoir sur la paix et la stabilité politique ce pays d'Amérique centrale. Prolongeant ainsi la militarisation démentielle de la politique initiée depuis les années George W. Bush dans l’hémisphère Sud - les sept bases accordées par Uribe représentent seulement la partie émergée de l'iceberg- « le gouvernement permanent » des USA a choisi de soutenir les putschistes au lieu de parier sur la reconstruction de la démocratie. Ce n’est pas d’incapacité qu’il s’agit, mais d'une élection stratégique conçue pour réorganiser manu militari la turbulente arrière-cour de l'Empire en Amérique Centrale et lancer un funeste avertissement aux gouvernements de gauche et progressistes de la région.