blog des amis de Cuba en Lorraine
L’égalité entre hommes et femmes, la possibilité pour les femmes de s’affirmer en tant qu’être politique et social, de participer à la vie du pays, fut, dès son accession au pouvoir en 1959, une priorité du régime castriste. «Dans son discours du 1er janvier 1959, Fidel Castro mentionne la nécessité d’en finir avec la discrimination envers les femmes, en particulier envers les travailleuses», rappelle Christine Pic Gillard dans son livre Révolutions à Cuba. De José Marti à Fidel Castro (ed. Ellipses, 2007). L’égalité a été proclamée en 1975 à travers le code de la famille. Cuba a d’ailleurs été le premier pays au monde à signer la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination envers les femmes. Pas étonnant, dès lors, que les Cubaines occupent des postes clé, que ce soit dans le domaine de la justice ou de la médecine. Elles représentent par ailleurs 65% des diplômés universitaires et 43% des députés au parlement. Au niveau des acquis sociaux, citons le congé maternité qui, depuis 2003, dure un an et peut être partagé entre le père et la mère.
Pour parler de place de la femme dans la société cubaine aujourd’hui, du chemin parcouru et de ce qu’il reste à faire, nous avons rencontré au siège de la Fédération des femmes cubaines (FMC), dans le quartier du Vedado à La Havane, Arelys Santana Bello, députée à l’Assemblée nationale et deuxième secrétaire de la FMC, ONG avec statut consultatif auprès du Conseil économique et social des Nations Unies (ECOSOC). Dirigée jusqu’à son décès en 2008 par Wilma Espín, ex-guerrillera et épouse de Raúl Castro, l’actuel président, la Fédération rassemble aujourd’hui près de quatre millions de femmes à travers le pays.
En mars dernier s’est tenu le 8e Congrès de la Fédération des femmes cubaines, quel bilan avez-vous tiré à cette occasion?
Il faut se rappeler qu’en 59, au moment de la révolution, les femmes constituaient le groupe le plus analphabète de la population, le plus pauvre parmi les pauvres. L’égalité entre hommes et femmes au sein de la société cubaine a toujours été notre objectif central. En cela nous avons reçu le soutien des dirigeants de la révolution, même si, comme le disait Wilma Espín, nous avons compté pour y parvenir sur la volonté des femmes elles-mêmes. Nous avons procédé par étapes. Au départ, nos actions étaient centrées sur l’éducation et la formation, ce qui a permis aux femmes de s’introduire dans des secteurs d’activité qui leur étaient jusqu’alors interdits, dans l’armée par exemple. Il était inimaginable de voir une femme pilote ou technicienne sur avion. Aujourd’hui, nous avons même une femme général. Nous sommes également très fières d’avoir atteint la parité dans le secteur de la recherche. Les femmes représentent aujourd’hui 63% des médecins et 70% des fonctionnaires de la Justice; on les retrouve à des postes clé: avocates, procureurs, juges, etc.
Ce qui n’a pas été sans mal, on l’imagine aisément, pour faire changer les mentalités dans une société reconnue pour être passablement machiste…
Tous ces acquis sont le résultat d’un combat permanent pour faire tomber les barrières du machisme. A l’issue de la Conférence mondiale de l’ONU sur la femme, en 1995, le Conseil d’Etat cubain a approuvé un Plan d’action nationale comprenant 90 mesures. Ce fut pour nous un instrument très important pour résoudre les problématiques touchant à l’emploi, aux postes à responsabilité, au traitement de l’image des femmes dans les médias, à la santé sexuelle ou encore à l’approche de genre. Les Etats-Unis avaient parié que les femmes cubaines retourneraient dans leurs foyers. C’était un pari perdu d’avance: cela n’a pas eu lieu et cela n’aura pas lieu (rires)!
Existe-t-il une loi sur la parité au niveau politique?
Non. Au parlement, les femmes représentent pourtant 43,3% des députés. Ce fut un travail de longue haleine. Il a fallu beaucoup débattre pour faire évoluer les mentalités des hommes… et des femmes. Pour faire comprendre à chacun que les femmes pouvaient apporter autre chose à la société que de rester au foyer. Au niveau des provinces, les femmes représentent 40% des élus et au niveau municipal 27%. Notre objectif est d’atteindre les 50%.
Et au niveau des ministres?
Nous avons sept femmes ministres et 46 vice-ministres. Sept, ce n’est pas très élevé, mais il s’agit de postes clés dans le gouvernement: le Ministère de l’Industrie de base, des finances et des prix, celui de la Justice, de l’Education nationale ou encore le poste de Contrôleur général de la République (vice-président du Conseil d’Etat).
Qu’en est-il du partage des tâches domestiques au sein du ménage?
En 50 ans, nous avons réussi à faire un tout petit pas (rires). Nous constatons une meilleure répartition entre les sexes en ce qui concerne la scolarité des enfants. Pour les tâches ménagères, c’est plus difficile… Il faut également rappeler qu’avec le blocus américain, tout ce qui touche au quotidien est rendu plus compliqué. Ce n’est pas la même chose quand on dispose de l’essentiel pour la vie de tous les jours, pour l’alimentation ou l’hygiène, ou, comme à Cuba, lorsqu’il faut gérer la situation et faire avec ce qu’on a.
En Suisse, à travail égal, les femmes sont aujourd’hui encore payées moins que les hommes. Connaissez-vous une situation similaire ici à Cuba?
Le salaire n’a pas de sexe. Il serait inimaginable qu’il en soit autrement, qu’un de mes collègues gagne plus que moi pour le même travail!
En quoi consiste la nouvelle loi sur la maternité partagée?
Dans 36% des foyers, la femme est le chef de famille. Jusqu’à présent elle bénéficiait d’un congé maternité durant un an, qui peut être prolongé de trois mois. Désormais, le couple peut choisir qui, du père ou de la mère, bénéficie du congé parental à partir du 4e mois après l’accouchement. Mais il est vrai que peu d’hommes l’utilisent, il existe encore un fort machisme dans la société.
Connaissez-vous, comme à Genève, un manque cruel de places en crèche?
Pour nous aussi il s’agit d’un gros problème. Nous ne disposons pas de suffisamment de places pour accueillir tous les enfants des femmes qui travaillent et auxquelles, bien sûr, nous accordons la priorité. Nous cherchons donc des solutions à travers des mamans de jour. Nous avons mis sur pied un programme intitulé «Eduque ton enfant» pour que les enfants qui restent à la maison n’aient pas à subir un trop grand retard au niveau de la vie sociale par rapport à ceux qui bénéficient d’une place en crèche. A côté de cela, il existe une forte solidarité au sein des familles: il n’est pas rare que les grands-mères ou les tantes prennent en charge les enfants dont les deux parents travaillent. Enfin, l’assistance sociale a mis sur pied un programme spécifiquement destiné aux familles monoparentales, dans le but d’aider les mères célibataires à devenir indépendantes d’un point de vue économique.
Quels sont vos objectifs pour les années à venir?
Les femmes ne sont plus cantonnées au foyer (86% en 1959 contre 38% aujourd’hui), elles sont membres d’organisations de masse, intégrées dans la vie des quartiers, bref, elles ont une vie sociale en dehors de la maison. Notre rôle est de veiller à ce qu’elles puissent continuer à saisir toutes les opportunités qui s’offrent à elles. Notre objectif reste la justice sociale pour tous.
Photo: Arelys Santana Bello devant le siège de Fédération des femmes cubaines, dans le quartier du Vedado, à La Havane. (Crédit: CHRISTIANE PASTEUR)