blog des amis de Cuba en Lorraine
(Vol. XVII-2010/1)
Au terme du deuxième et dernier mandat présidentiel de Lula, et au-delà de son extraordinaire popularité, quel bilan tirer de ses huit années à la tête du Brésil ?
Les commentateurs ne manqueront pas de souligner les acquis du « lulisme » : une santé économique impressionnante, des indices de développement humain en hausse et un activisme diplomatique tous azimuts qui a promu ce pays-continent au rang d’acteur global incontournable. Pour autant, ces succès ne doivent pas masquer les errements et les renoncements du gouvernement Lula par rapport au projet populaire incarné historiquement par le Parti des travailleurs. Certes, il a mis un point d’arrêt au cycle de privatisations, réaffirmé très nettement le rôle de l’Etat dans le pilotage de l’économie, élargi les programmes de lutte contre la pauvreté et manifesté une tolérance sans commune mesure avec celle de ses prédécesseurs à l’égard des mouvements sociaux. Parallèlement, trahison pour les uns, mal nécessaire pour les autres, la réforme agraire et l’indispensable redistribution des richesses ont été sacrifiées sur l’autel de la croissance, dans la poursuite d’une politique économique bienveillante à l’égard des marchés financiers et favorable aux secteurs agroexportateurs. A quel coût social et environnemental ?
Quelle que soit l’appréciation des années Lula, cette dynamique « possibiliste », faite de continuités, de compromis et d’inflexions davantage que de ruptures, manifeste aussi l’étroitesse du champ d’action politique qui caractérise le système institutionnel brésilien.
Autres publications récentes du Cetri sur ce thème :
Décriées ou saluées, les orientations prises par le gouvernement Lula mêlent conservatisme macroéconomique et progressisme social. Comme l’atteste le déphasage entre progrès dans la lutte contre la pauvreté et avancées médiocres dans la réduction des inégalités, le modèle « luliste » – très éloigné du projet dont le PT était porteur – manifeste une dynamique « possibiliste » faite de continuités, de compromis et d’inflexions plus que de ruptures. Au moment où le président Luiz Inácio Lula da Silva s’achemine vers (...)
La caractérisation du gouvernement Lula échappe à la majorité des observateurs, de droite comme de gauche. Ses politiques ont tantôt des orientations conservatrices, sur le plan macroéconomique en particulier, tantôt des aspects franchement progressistes. Pour être déchiffrée, l’énigme Lula doit être replacée dans l’histoire de la gauche brésilienne, une gauche qui a longtemps évolué à contretemps avant d’être rattrapée par les vents dominants.
Les politiques mises en oeuvre sous les deux gouvernements Lula rompent moins avec celles de son prédécesseur qu’elles ne les prolongent et les élargissent. Ces politiques participent en réalité à l’émergence d’un nouveau type d’Etat, ébauché sous Cardoso, qui associe éléments hérités du vieux « développementisme », démocratie et orientations économiques libérales, dans le but de favoriser l’insertion compétitive du pays dans la mondialisation.
Après huit années de politique extérieure « luliste », le Brésil s’affirme comme une puissance en devenir dans le concert des nations. La priorité accordée au multilatéralisme et aux initiatives bilatérales - réaliste et sans a priori idéologique - a permis à la diplomatie brésilienne une nouvelle présence au monde. Cette stratégie d’« insertion souveraine », décomplexée bien qu’aux accents ambigus, déconcerte tant à gauche qu’à droite.
L’ambiguïté du projet du gouvernement Lula apparaît surtout dans ses politiques sociales. Si elles ont joué un rôle dans la hausse du revenu des plus pauvres, elles n’ont pas altéré la structure foncièrement inégalitaire du pays, à l’origine de la pauvreté. Parallèlement, les mécanismes traditionnels d’assurance sociale ont été affaiblis par la poursuite d’une politique économique favorable aux intérêts du capital financier et de l’entreprenariat.
Dans le Brésil de Lula, deux modèles de développement agricole - l’agrobusiness et l’agriculture paysanne - se disputent inégalement le territoire et défendent « leur » réforme agraire. L’extension en Amazonie limite encore l’intensité des conflits qui opposent transnationales et mouvements paysans, mais la fermeture prochaine de la frontière agricole et la pression des agrocarburants laissent entrevoir une exacerbation des tensions.
La priorité politique donnée par le gouvernement brésilien à la production et à l’exportation d’un éthanol « renouvelable », et en amont à l’expansion de la monoculture de canne à sucre, repose sur l’exploitation des coupeurs et le saccage environnemental de l’Amazonie et du Cerrado. Elle hypothèque en outre la souveraineté alimentaire des petits et moyens paysans, poussés à substituer la production d’agrocarburants aux cultures vivrières.
Durant les deux mandats de Lula, la création d’espaces de participation dans le cadre des politiques publiques a entraîné une redéfinition des rapports entre société civile et gouvernement. Pour la majorité des mouvements sociaux, l’enjeu a été de sortir du seul registre confrontationnel pour tirer parti des opportunités historiques ouvertes par l’administration Lula, sans pour autant subordonner leurs objectifs à la logique institutionnelle.
"On veut décourager ceux qui se consacrent à la lutte sociale", Entretien avec Joao Pedro Stedile, dirigeant du Mouvement des sans-terre
par Zé Dirceu