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blog des amis de Cuba en Lorraine

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Lettres de Cuba : Conversation avec Aurelio Alonso, sociologue " la pensée révolutionnaire est invariablement critique"

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Par Pedro de la Hoz

Traduit par Alain de Cullant


La pensée révolutionnaire est invariablement critique.


« La nouvelle du triomphe de la Révolution m'a surpris à travers un appel téléphonique dans la nuit du 1er janvier 1959, dans l'université de l’État du New Jersey où j’étudiais. Je venais de fêter mon dix- neuvième anniversaire et je ne pouvais pas m'imaginer ce qu’allait signifier pour moi la chance de devenir adulte au milieu d'une Révolution victorieuse. Le temps qui a précédé mon retour à Cuba a été suffisant pour me maintenir informé de tout ce qui se passait après la victoire : Mon père m'envoyait des paquets avec la presse quotidienne par courrier aérien et, évidemment, la revue Bohemia , que je lisais religieusement du début à la fin.

Je dédiai tant de temps à ces lectures que mes moyennes du semestre final ont baissées, car je négligeais les textes d'étude. Je me suis aussi rendu compte de la vitesse avec laquelle la presse et les politiciens nord- américains empoisonnaient l'imaginaire étasunien avec la diabolisation de la Révolution comme un engendre du communisme international, en la crucifiant comme une simple marionnette sur la scène de la « guerre froide ».

De même, j’ai dû assumer des positions qui m’obligeais à affronter des vieux amis. Les jeunes de cette époque devaient mûrir très rapidement, mais avec beaucoup d'imperfections, car nous le faisions contre une bonne partie des patrons moraux que nos majeurs nous avaient transmis. Non seulement des patrons moraux, mais spirituels dans le sens le plus général : l'espace immense – je dirai infini – et décisif de la subjectivité. Je me rappelle la visite de Fidel Castro dans l'Université de Princeton, dans le cadre de son voyage aux Etats- Unis en avril 1959, et je voyais comment ils le contemplaient, en véritable état d'extase, y compris certains de ceux dont j’avais écouté des critiques acides.

Mon expérience personnelle a été atypique, je le reconnais, car je me suis approché à la réalité du choc révolutionnaire soutenu essentiellement par l'information de la presse, mais dénudé de l'expérience initiale, bien que durant une courte période. C’est à mon retour que j’ai pu me rendre compte, en réalité, de l'ampleur de la puissance transformatrice du fait révolutionnaire. Il s'agit d'une expérience difficile à recueillir conceptuellement. La sensation de liberté créée par la victoire révolutionnaire est comme un tsunami. Admirable et à la fois révélatrice d'un immense pouvoir pour désordonner et réordonner. Un tourbillon qui, dans le contexte de la lutte des classes, se réduit en rejets, en confrontations, en opposition violente et, de l'autre côté, aussi, l’intolérance révolutionnaire, pour faire allusion aux réactions externes. Et le charisme de la direction révolutionnaire comme garantie imperturbable de cette liberté que l'on vit beaucoup plus qu’il est possible d'expliquer. C'est pour cette raison que je considère que le moment décisif est le moment de la victoire, et non seulement pour le fait que celui- ci certifie l'assaut au pouvoir. Ceux qui ont essayé de déchiffrer les révolutions dans les termes de la technique du coup d'état ont tort.

Il s'agit, premièrement, du climat de confiance sans précédent que la victoire produit dans la société. Deuxièmement, de la découverte qu’il y a un espace pour chaque personne dans le monde, que nous soyons capables ou non de le réaliser, et qu’il ne faut pas vivre comme des esclaves du marché. Je crois que la possibilité de se réaliser comme être humain face à la nécessité de se réaliser comme marchandise de travail a été le premier grand enseignement que j’ai reçu de la Révolution Cubaine, en marge, ou peut- être plus précisément grâce, aussi, au processus désorganisateur que les révolutions produisent. Je pourrai ainsi synthétiser ce que j'ai vécu en 1959. Le décrire est une autre chose ».


Ce texte écrit par Aurelio Alonso concentre non seulement, en lignes serrées et justes, le lien entre sa personne et l'événement qui a divisé l'Histoire de Cuba en un avant et un après lors du siècle dernier. Mais en le relisant nouvellement, j'ai compris que c’était un peu plus qu'un témoignage. C’était, et est, une sorte de confession de foi d'un des plus significatifs penseurs de l'étape révolutionnaire.

Diplômé en Sociologie par l'Université de La Havane, ce havanais, né en 1939, fait partie des fondateurs du Département de Philosophie de cette maison d'études et il a intégré le Conseil de Direction de la revue 

Pensamiento Crítico dès sa création en 1967, et jusqu'à sa disparition en 1971. Ensuite, entre 1972 et 1976, il a été le responsable du Département des Études sur la Religion dans la Faculté des Sciences Humaines.

En 1998 a publié l'essai Iglesia y política en Cuba revolucionaria , un livre de référence obligée. Ses contributions dans les revues spécialisées et dans les événements internationaux sont nombreuses. Actuellement, il est sous- directeur de la revue Casa de las Américas .

Quand je lui ai proposé cette entrevue il venait d'être un membre du jury du concours « Penser à Contre- courant », avec lequel l'Institut Cubain du Livre a trouvé une voie pour diffuser, à l'échelle internationale, des idées et des théories qui ouvrent le pas à la pratique révolutionnaire.


Quand on parle de pensée critique, on parle aussi d'une pensée orientée vers la transformation révolutionnaire, Comment focalises- tu ce problème ?


Tu sais que les concepts de « pensée critique » et de « pensée révolutionnaire » ne sont pas coextensifs, comme diraient les linguistes (ou qu'ils ne veulent pas dire la même chose). Mais, en suivant les linguistes, il existe une relation étroite entre eux, qui pourrait être définie plutôt comme incluse. La pensée révolutionnaire est invariablement une pensée critique, même si toute réflexion critique ne peut être définie comme révolutionnaire. Même si la critique constitue un ingrédient inséparable de toute pensée créative. Je veux dire, à partir d'ici, que la première chose que l’on peut délégitimer à la pensée révolutionnaire est l'absence de la dimension critique.

Aussi bien la pensée révolutionnaire quand elle se produit depuis des situations contestataires, orientée vers la priorité d'une transformation radicale des relations sociales, que la pensée révolutionnaire 

victorieuse, engagée et dirigée vers la construction d'une nouvelle société : celle de la justice et de l’équité que nous proclamons tant. C'est- à- dire, que je me compte parmi ceux qui pensent que la construction du nouveau requiert aussi, en essence, un fort composant critique. Si on me demandait quel est le plus grand apport intellectuel que nous a légué le Che, je répondrais que c’est la compréhension qu’une nouvelle société doit être construite avec un esprit critique défini, avec une volonté critique sans restriction, comme ne le sont pas celles qui peuvent t'éloigner de l'horizon de ce que j'appellerait l'utopie révolutionnaire. Il reste beaucoup à dire et la nécessité d'expression et de débat qui a la pensée d'aujourd'hui est grande et urgente ; cette pensée utilisant des mots rebattus que nous qualifierions de « progressiste » ou de « gauche », pour ne pas limiter son spectre au marxisme explicitement assumé, ni au radicalisme propre d'un projet révolutionnaire intégral.


À ton jugement, dans quelles zones de la pensée contemporaine observes- tu des apports substantiels pour la pratique émancipatrice ? D’autre part, j’aimerais savoir, où enregistre- t- on les plus grandes carences et les plus grandes insuffisances ?


Il me paraît évident que l’appelée « crise des paradigmes de transformation » qui a prédominé dans les années quatre- vingt- dix, à partir de l'effondrement du socialisme soviétique et de la consolidation du schéma étasunien de domination mondiale, commence à s’éclaircir avec l'apport d'un important débit créatif, dans le cadre duquel l'héritage de la découverte du marxiste et des expériences révolutionnaires du XXème siècle ont un poids très significatif.

Cette créativité répond, évidemment, à un arc très vaste de propositions, où nous nous trouvons aussi avec une diversité de lectures. Le proverbe maoïste qui réclamait : « Que fleurissent cent fleurs et que concurrencent cent écoles de pensée » aujourd'hui, devient plus actuel que jamais. Nous nous trouvons sur une scène où s’imposent non seulement la critique, mais le talent, l'urgence polémique, la récupération du regard utopique, la réévaluation de l'appareil conceptuel et, évidemment, un réalisme révolutionnaire beaucoup plus flexible pour répondre aux circonstances actuelles.

Aucune sphère du savoir social n'échappe à ceci. La connaissance économique, politique et sociologique, la réflexion philosophique, les sciences de l'Histoire nous sont présentées comme des terrains indiscutables, si à la ramification des disciplines se trouvent les appelées « zones ». Mais, que pourrait- on dire de l’engagement que peut entraîner le savoir du géographe, du démographe, de l'agronome… ? Et je ne vois pas la nécessité de suivre. Penser à contre- courant est précisément le défi de la pensée qui touche notre XXIème siècle.  Le terme « contre- courant » fait allusion, de façon claire et directe, aux dynamiques dominantes de l'ordre social actuel, forgées dans la logique du capital, qui ont globalement dénaturé le sens de la vie et de l'humanité. Il fait également allusion à la dévastation progressive de l'environnement qui menace même la subsistance du groupe zoologique humain. Mais je veux voir plus quand 

nous parlons de « penser à contre- courant », je vois l’appel à ne pas nous laisser piéger, aussi, par l'immobilisme des formules ratées.

Quant aux carences et aux insuffisances d'aujourd'hui, j’oserais seulement dire qu'elles surgissent dans divers domaines. Bien qu'il soit certain qu'aujourd'hui on nous présente l'élaboration d'un modèle révolutionnaire radical comme un déséquilibre, il n'est pas moins vrai que certaines propositions de réformes, d’une légitimité indiscutable, peuvent impliquer des scènes aussi contradictoires que la restauration « d'un capitalisme avec un visage humain » (pour utiliser un terme rabattu), ou depuis une autre vision, la perspective post- capitaliste d'une société de justice et d'équité, incompatible à long terme avec l'empire du marché et avec l'obsession du profit.

Ce sont les défis de notre temps, que ne doivent pas nous alarmer, mais devant lesquels l'ingénuité est un danger plus grand. Nous sommes en un temps où l'ingénuité serait le plus grand danger. Nous sommes en un temps où aussi bien l'immobilisme que l'ingénuité se payent à un prix politique très élevé.


Je me suis toujours demandé, et je profite de cette entrevue pour te présenter cette interrogation, comment un scientifique social cubain, qui vit l'expérience spécifique d'une société comme le nôtre, articule- t- il  les nécessités de penser le monde qui nous entoure et, à la fois,  de penser les réalités de l'Île ?
 

Bon, Pedro, la première chose est de prendre en considération que, même si la réalité sociale cubaine transite par des sentiers différents de ceux qui règnent dans le reste de la géographie latino- américaine, nous ne pouvons pas non plus échapper aux effets d’un système mondial de domination dans lequel nous vivons. Nos réalités ne sont pas étrangères entre elles, même si elles sont différentes. L'impérialisme est l'ennemi commun : la différence se situe dans le fait que les dispositifs de domination vers le projet cubain, qui est parvenu à résister à l’encerclement de l'Empire et maintenir sa souveraineté durant un demi- siècle, et d’étaler des réalisations sociales indiscutables, sans antécédent, dans des conditions internationales très défavorables, ne peuvent pas être les mêmes que ceux qui sont planifiés dans les pays dépendants, privés dans les quatre ou cinq dernières décennies de leurs ressources, progressivement décapitalisés, soumis à la croissance incontrôlable de l'inégalité et de la pauvreté, de l'abandon, de la corruption gouvernementale.

Nous nous trouvons certainement devant des distances historiques qui nous mettent sous différentes positions dans le tableau mondial. Qui, en plus, ne nous permettent pas de penser que notre expérience vaille comme paradigmatique. Mais, à la fois, il faut reconnaître une chose, c’est que la démonstration de la souveraineté, de la résistance, de la subsistance et de l'avance de la société sur la route des gigantesques et indiscutables objectifs, sont possibles dans les circonstances les plus défavorables, c’est quelque chose que Cuba a légué aux sociétés du Continent.

Notre défi – celui des Cubains – possède deux dimensions car le projet socialiste affronte de nombreux problèmes sans réponse encore sûre, et il nous revient de les trouver ou, au moins, d'essayer. Et, à la fois, nous sommes obligés de donner tout ce que nous pouvons donner aux peuples frères du continent. Je ne dis pas que nos défis soient majeurs ou mineurs que ceux que les autres affrontent, ce n'est pas une question de magnitude ; je dis qu'il est différent, et qu'il suppose quelque chose que nous devons affronter, aussi bien  vers l'intérieur que vers l'extérieur.

La tradition d'internationalisme que nous avons appris à exercer très tôt, au point de la convertir en un ingrédient substantiel de notre culture politique, nous a grandement préparé comme pays pour assumer ce destin, tout comme la nature elle- même de notre processus nous a stimulé à travailler.


Ceux qui défendent l'idée qu'un autre monde est possible sont chaque fois plus nombreux. C’est un beau rêve ou un objectif possible ?


Qu’est- ce qu’il t’arrive Pedro ! Évident que cela est possible. Ce qui ne veut pas dire qu'il ne faut pas le rêver aussi. Les rêves et les objectifs ne peuvent pas être des antipodes. Ceux qui l’on dit sont déjà nombreux, et même, que non seulement il est possible mais nécessaire. Je te le dirai même d'une autre manière, pour moi un autre monde est inévitable. Et ce n’est pas que je veuille « augmenter la mise », comme on dit généralement, avec un mot qui accroît la saveur au triomphalisme. Au contraire, quand je dis inévitable, je pense aux dilemmes extrêmes. Je pense qu'un monde meilleur est possible, mais qu’un pire l’est aussi. De fait, c’est vers un monde pire - bien que cela coûte d’imaginer « pire » – que tendent les projets de domination.

Le Secteur de Libre Commerce pour les Amériques (ALCA) serait précisément le dessin de la prochaine étape dans cette direction. De sorte que les alternatives soient dans les mains des générations qui vivent, que nous vivons, le début du millénaire. De ce que nous sommes capables de faire dépend en réalité ce qui reste dans le rêve ou ce qui sera effectif comme objectif. Jamais avant dans l'histoire un nombre réduit de générations, comprenant une extension «  globalisable  » de peuples, n'a eu entre ses mains des responsabilités d’une telle ampleur, car, de nos jours, le sens socio- économique du temps a été incroyablement raccourci par la révolution technologique.

La magnitude de l'effet de ce que nous faisons ou de ce que nous cessons de faire, nous qui foulons la Terre aujourd'hui, est telle que nous ne pouvons pas nous donner le luxe de différer les options que nous pose la conjoncture pour qu'elle soit décidée par ceux qui nous succèdent.

Lettres de Cuba

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