blog des amis de Cuba en Lorraine

Avant de quitter la maison pour le travail, entre 7h30 et 8 heures, c'est un rituel, je prépare le café. Auparavant, on coulait le café dans un tissu.
J'aimais beaucoup cette méthode traditionnelle. J'avais l'impression qu'on y mettait toute son âme et que le café était un nouveau défi, chaque fois. Maintenant, la cafetière italienne a remplacé cette façon artisanale de faire le café. Je me verse ensuite mon premier café dans une petite tasse. Au début, je le prenais sans sucre, mais j'ai fini par abdiquer, car ici on sucre le café directement dans la cafetière. Je prépare ensuite le verre de lait de mon fils de trois ans et demi, qu'il boit tiède, avec un peu de chocolat en poudre lorsqu'il y en a à la maison.
Au travail, vers 10 heures, quelqu'un passera, bureau par bureau, pour nous offrir un café, sucré également. Puis, un peu plus tard, on annoncera la collation.
Vers 13 heures, nous nous rendons à la salle à manger, située dans l'autre édifice, une petite promenade d'à peine une minute. On reprend contact avec la chaleur et avec le soleil. Il faut aviser, la veille, si nous allons manger à la cantine le lendemain. La salle à manger comprend une vingtaine de tables et le service est effectué par trois ou quatre personnes. Le repas est aussi peu cher que l'autobus. Il y a toujours une soupe, un plat principal composé de riz - je dirais obligatoirement, car sans riz, ce ne peut être un véritable repas -, de haricots, noirs ou bruns, de poulet, de porc, de piccadillo (bœuf haché) ou de poisson, apprêtés de différentes façons, de «viandas»: pomme de terre douce, banane plantain, courge, manioc ou malanga, et finalement d'un dessert. Aucun alcool n'est servi. C'est dur pour mon moral, moi si habitué à mon verre de vin à chaque repas, mais je m'y fais!
En après-midi, une collation est également offerte. Vers 16 heures, c'est la fin de la journée, et tout le monde rentre chez soi. Entre-temps, nous aurons traduit quelques articles, vérifié à tour de rôle les traductions des collègues, corrigé les pages montées sur épreuves puis les pdf à l'ordinateur. Parfois, une courte réunion syndicale vient interrompre le rythme de notre travail. C'est le moment où tout un chacun y va de son commentaire et de ses suggestions, Italiens, Français, Québécois, Brésiliens, Anglais, Allemands, ainsi qu'une Étasunienne, parlant dans une langue commune, rassembleuse, l'espagnol. Ici la minorité que nous représentons n'oblige pas la majorité à parler cette langue soi-disant universelle, l'anglais, et ce n'est que pur bon sens.
Ainsi va la vie d'un modeste traducteur qui n'en est pas à ses premières armes puisque déjà, à l'époque de mon exil, au début des années soixante-dix, je travaillais au même Granma, situé alors dans un autre édifice, près de la Place de la Révolution. Mais trente ans plus tard, ce sont les mêmes gestes, les mêmes rituels, même si l'ordinateur est venu remplacer la machine à écrire et le moteur de recherche google le dictionnaire papier, facilitant d'autant le travail.
Cuba a certes changé depuis ces années de fortes poussées révolutionnaires, alors que l'Amérique latine était secouée de bord en bord par des mouvements de guérilla qui ont presque tous été écrasés dans le sang. Ne subsistent, dans les faits, que les FARC colombiennes. Mais n'empêche, cette même Amérique latine, après avoir connu dictatures et gouvernements autoritaires, s'est profondément modifiée en élisant un peu partout des gouvernements de gauche. Elle vient même d'ouvrir la porte à Cuba lors de différents sommets politiques et économiques, sans que les États-Unis soient invités à la table des discussions. La marginalisation de la Révolution cubaine est désormais chose du passé et la nouvelle administration étasunienne devra en tenir compte.
Le journaliste du Devoir, Guy Taillefer, ne semble pas, lui, le comprendre en qualifiant la Révolution cubaine d'anachronique, dans un article récent publié à l'occasion du 50e anniversaire de cette Révolution et en banalisant à l'extrême le blocus économique et politique qui affecte dramatiquement cette petite île des Caraïbes depuis près de 50 ans: «Un embargo commercial qui, du reste, n'est plus depuis plusieurs années qu'un épouvantail brandi des deux côtés du détroit de Floride à des fins politiques», affirme ce journaliste nourri au pablum et à la nourriture prémâchée des grandes agences de presse internationales.
Or, les pertes matérielles dues au blocus sont évaluées à plusieurs milliards de dollars, sans parler des pertes en vies humaines que cela a provoquées à cause de l'impossibilité de se procurer certains médicaments. Des balivernes que tout cela? Pour Guy Taillefer, qui manifestement lit les nouvelles sur un télésouffleur, il semble bien que oui. S'il y a bien quelque chose d'anachronique dans le monde aujourd'hui, c'est cette politique génocidaire des États-Unis vis-à-vis Cuba.
Y a-t-il quelque chose de plus ridicule qu'un cubanologue patenté qui, prétendant analyser une situation complexe, renvoie dos à dos David et Goliath, comme s'il s'agissait de bonnet blanc, blanc bonnet?
Chronique de jacques Lanctôt