LA nature envoie la note aux Etats-Unis. La dégradation sauvage de l’environnement encaisse les reçus, et non en dollars, mais en conditions de subsistance. Il est difficile de savoir quels sont les grands fleuves et lacs du territoire nord-américain qui ne sont pas gravement pollués. En Europe les sources pures sont rares. Il faut s’aventurer dans les montagnes pour trouver de l’eau pure. Et l’eau leur est indispensable pour boire, pour l’agriculture, pour l’industrie. L’Amérique latine ressent aussi dans ce domaine la menace de l’empire, après la mise en œuvre d’une autre étape du Plan Colombie, un fait dénoncé par le président Hugo Chavez, pour qui la stratégie du Pentagone et de ses sept nouvelles bases militaires avec la bénédiction de Bogota a des objectifs très précis : d’abord, la réserve de la ceinture pétrolifère de l’Orénoque ; ensuite, l’Amazonie ; et pour finir, l’Aquifère Guarani, une des plus grandes réserves d’eau souterraine. La base de Palanquero – qui vraisemblablement sera la plus importante – assure le rayon d’action des forces yankees sur toute l’Amérique du Sud ; il s’agit d’un risque réel. L’Aquifère Guarani constitue tout un système d’eaux souterraines réellement impressionnant, et les Etats-Unis s’y intéressent depuis des années. Les recherches sont dirigées par ni plus ni moins que la Banque mondiale et les objectifs ne sont pas d’alimenter en eau les millions de Sud-américains qui n’y ont pas accès, mais de la privatiser. Il y a environ six ans a été signé un accord pour les études sur le système aquifère Guarani avec l’argent des Etats-Unis (à travers la banque mondiale) et un peu de l’Allemagne et de la Hollande. L’affaire sentait mauvais dès le début. Paul Wolfowicz, alors président de la Banque mondiale, a même déclaré que les fonds de son institution étaient seulement destinés pour le secteur privé dans le développement du bassin souterrain. Sara Grusky, fonctionnaire de l’ONG canadienne Water for All, a déclaré récemment que les organismes internationaux telle que la Banque mondiale cherchent à créer dans la zone du Guarani une région industrielle sans prendre en considération la préservation de l’aquifère, ni les intérêts véritables des habitants, ce qui augmente les risques de privatisation. Un dernier signal d’alarme : des concessions partielles ou totales ont déjà été faites aux compagnies transnationales étasuniennes Monsanto Wells et Bechtel Co., françaises Suez-division ONDEO et Vivendi, espagnoles Aguas de Valencia et Union FENOSA ACEX et l’anglaise Thames Water, entre autres. Ce qui met en évidence l’un des objectifs de l’expansion militariste nord-américaine en Colombie, avec projection continentale. Un journaliste se demandait si les Nord-américains en viendraient à attaquer des pays d’Amérique du Sud pour s’emparer de leurs réserves d’eau. Or le jour n’est pas loin où on pourra mesurer la richesse des nations, surtout les nations les plus riches, aux réserves d’eau douce qu’elles pourront aller chercher à l’extérieur de leur territoire. Sait-on que le Système hydraulique Guarani, que se partagent le Brésil, le Paraguay, l’Argentine et l’Uruguay, représente des réserves de 50 milliards de kilomètres cubes d’eau douce, s’étendant sur une superficie de près de deux millions de kilomètres carrés, et possède une capacité de production quotidienne entre 40 et 80 kilomètres cubes (1 km = un billion de litres)? Le jour où les transnationales s’empareront de cette richesse, ils pourront la transformer en eau potable et bonne à boire, l’embouteiller et l’exporter vers le nord. C’est la raison pour laquelle les pays développés font des pressions auprès de ces pays pour qu’ils permettent légalement une telle pratique. Cette bataille est déjà engagée. Les pays riches ont pris l’offensive et ils exercent toute sorte de pression pour qu’on leur laisse commettre ce qu’on peut qualifier du plus grand crime du néolibéralisme : convertir l’eau en marchandise! Les réserves hydrauliques Guarani occupent une superficie plus grande que la France, l’Espagne et le Portugal réunis, dont 70% correspondent au Brésil, 19% à l’Argentine, 6% au Paraguay et 5% à l’Uruguay. Quoi qu’il en soit, ces chiffres sont approximatifs et il pourrait bien s’avérer que le Système hydraulique Guarani possède les plus grandes réserves d’eau douce au monde. Selon l’expert mexicain Gian Carlo Delgado, auteur de l’ouvrage L’eau et la sécurité nationale (Mondadori), «le problème n’est pas tant que les réserves d’eau diminuent de plus en plus, mais bien que leur situation géographique et la qualité de l’environnement changent». Apparemment, souligne-t-il, les régions de grande biodiversité, comme celle de la Réserve de Guarani, connaîtront une augmentation des précipitations ou à tout le moins une stabilité quant aux précipitations. Par conséquent, «ces régions deviennent stratégiques aux niveaux local, régional et mondial». Les ex-conseillers de Reagan et de Bush père avaient souligné une autre préoccupation dans leur rapport, étroitement liée aux ambitions nord-américaines. On comprend alors pourquoi il est urgent que les pays du Système hydraulique Guarani adoptent des lois protégeant ces réserves d’eau comme patrimoine national de leurs nations. Le rapport en question disait que les Etats-Unis doivent s’assurer «que les ressources naturelles de l’hémisphère soient disponibles pour répondre à nos priorités nationales». Ces vœux de l’empire sont devenus, en peu de temps, réalité. L’appétit des transnationales, ajouté aux nécessités de l’empire qui a de plus en plus besoin d’eau donnent tout à fait raison au président Chavez quand il dit craindre que la prolifération des bases militaires nord-américaines en Colombie servent de tremplin pour s’emparer des richesses naturelles de l’Amérique du Sud. Dans cet ordre des choses, le Système hydraulique Guarani revêt une importance capitale : aussi bien pour ses eaux souterraines (la majeure partie) que pour celles en surface (les fleuves Paraguay, Parana et Uruguay), de même que pour sa biodiversité. La protection de cette source d’eau propre devient par conséquent une priorité pour les gouvernements désireux de défendre réellement leurs intérêts nationaux et continentaux. Malheureusement, plus au nord, le vautour assoiffé, victime du réchauffement climatique qu’il a lui-même provoqué, a les yeux gorgés de rage et ses griffes sont prêtes à l’attaque. Les bases militaires de la Colombie sont, en fait, les nids de ces carnassiers de malheur.