blog des amis de Cuba en Lorraine
Par Fabien Cohen, Secrétaire général de France Amérique Latine (FAL), et Alfonso Moro, Membre du Bureau national de FAL.
Quels enjeux au Sommet Alternatif des Peuples européens et latino-américains-caribéens ?
Du 14 au 18 mai, se tiendra à Madrid le sommet alternatif des peuples européens et latino-américains-caribéens, en contrepoint de celui des chefs d’État et de gouvernement de ces deux continents. Ce sommet aura lieu au moment où l’Europe est secouée par une crise financière, économique, environnementale et sociale d’une rare violence provoquant davantage de chômage et de précarité, plus de pauvreté et d’exclusion sociale.
Un sommet alternatif organisé par le réseau bicontinental, Enlazando Alternativas, qui, de Guadalajara en 2004 à Madrid en 2010, va permettre un échange entre plus de 400 organisations du mouvement social, associatif et syndical, et partis politiques, pendant quatre jours. Un événement pendant lequel se tiendra aussi la troisième cession du tribunal permanent des peuples (TPP) autour d’une trentaine de cas de multinationales européennes accusées, ici et là-bas, de tirer profit des ressources naturelles et des intelligences au détriment des droits des peuples et de leur environnement.
Ce sommet sera un moment privilégié pour faire le point de la conjoncture dans les deux régions, sur la crise capitaliste mondialisée qui trouve un retentissement aujourd’hui en Grèce ou en Espagne comme hier au Mexique et en Argentine, avec les effets que l’on connaît. Un sommet qui veut mettre en avant les avancées de Cochabamba face à l’échec de Copenhague. Deux logiques qui s’affrontent, tant sur le plan écologique que social, où les alternatives sont à rechercher dans une nouvelle approche des valeurs humaines comme économiques. Ce sommet, depuis sa première initiative lors du Forum social européen de Paris, en 2003, est un moment clé pour mettre en évidence combien l’Europe joue un rôle important dans l’économie latino-américaine, et combien est de plus en plus grande la différence entre le discours et la réalité promue par l’Union européenne. À l’ombre de l’Oncle Sam, l’Union européenne a cherché à montrer un capitalisme à visage démocratique, tentant dans ses propositions de traités de libre commerce de travestir l’impact destructeur de ses multinationales, avec l’appui d’organismes comme le FMI ou la Banque mondiale. L’analyse de ces traités au Mexique ou au Chili (demain en Amérique centrale ou en Colombie) a montré que, loin de profiter aux peuples des deux continents, ils n’ont fait qu’aggraver la pauvreté et la dépendance aux multinationales, brisant les économies locales, multipliant les zones franches, l’emploi précaire et sous-payé, fragilisant la paix par une militarisation accrue. Ce sont quelques-uns de ces cas qui seront mis en accusation lors du TPP, visant à poser publiquement la création d’un tribunal international des crimes économiques et écologiques.
Cette politique éloigne chaque jour un peu plus les gens de leur terre, exploite leur territoire, viole les droits humains, accentue l’urbanisation forcée, augmente le nombre des déplacés dans leur propre pays, dans le même continent, favorise une migration intercontinentale suscitant des directives européennes de la honte, faisant de l’Europe une nouvelle forteresse, militarisée, xénophobe, inhumaine qui n’est pas notre Europe. Ce à quoi nous avons à faire, c’est à l’Europe du capital et de la guerre, une Europe dont les dirigeants ont fait fi des opinions de leurs peuples pour mettre en œuvre le traité de Lisbonne, pour moins de services publics, plus de privatisation et pour revenir sur tous les acquis sociaux de ces cinquante dernières années, délocaliser les entreprises et maltraiter le droit du travail.
L’Europe, dont on oublie qu’elle est le premier investisseur en Amérique latine et Caraïbe (ALC), se trouve aujourd’hui concurrencée par la Chine qui, par exemple, est devenue en 2009 pour la première fois le plus gros marché à l’exportation du Brésil. La Chine, qui est aussi présente économiquement et politiquement dans de nombreux pays d’ALC, comme le Mexique, le Venezuela, l’Équateur, l’Argentine, Cuba. Un contexte que les états-Unis n’ignorent pas, dans leur volonté de garder leur leadership politique.
L’Union européenne travaille depuis des années à la création d’une « zone euro-latino-américaine de partenariat globale interrégional », comme auparavant ont essayé, sans y réussir, les États-Unis à travers l’accord de libre commerce des Amériques (Alca). Avec les « accords de partenariat économique », l’UE cherche à construire dans la région un nouveau système de subordination régional, subrégional et bilatéral, dans lequel le discours sur les « droits de l’homme » joue un rôle de diversion. Les peuples de l’ALC ont décidé de se donner des gouvernements voulant s’affranchir de la tutelle du Nord. En recherchant avec l’Alba, la Banque du Sud, l’Unasur de nouvelles alternatives économiques, voire politiques, l’ALC pourrait même donner des idées peu convenables en Europe.
Les questions qui seront traitées à Madrid sont à la base d’une nouvelle solidarité internationale bilatérale, d’une volonté d’en découdre avec le capitalisme européen et latino-américain, d’en démonter les mécanismes et de mutualiser nos luttes transcontinentales. C’est pourquoi de nombreuses organisations (*) en France se sont rassemblées pour promouvoir cette rencontre de Madrid, en organisant les 9-10 avril dernier, un pré-sommet à Paris. Un mouvement qui ne demande qu’à grandir encore d’ici à l’ouverture de cet Enlazando Alernativas 4, et dont le compte rendu se fera le 16 juin prochain à Paris.
(*) France Amérique latine, Alerte Honduras, Alop, Artisans du monde, Attac, CADTM, Calpa, Climate Justice Now, Collectif argentin pour la mémoire, Collectif Guatemala, Collectif Paraguay, Collectifs des Péruviens en France, Comité Pérou, Colores, CPCP, Crid, El Otro Coreo, Espace Marx, FSU, la Cimade, les Alternatifs, les Verts, Étudiants et Développement, Mémoires des luttes, Mouvement de la paix, Mrap, NPA, PCF, PG, Radio Latinos, Teje, Terre des hommes, Union syndicale-solidaire, Unipoma…
Source : l'Humanité